Sénégal: et si l’incarcération de Khalifa Sall faisait de lui le champion de l’opposition ?

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La cote du maire de Dakar a grimpé depuis son emprisonnement, jugé par l’opinion comme une manœuvre politique à l’approche des législatives de juillet.

On n’a jamais autant entendu parler de Khalifa Sall que ces derniers jours à Dakar. La justice reproche en effet au maire de la capitale sénégalaise l’utilisation « sans justification » de 2,7 millions d’euros des caisses de la mairie, et l’a placé sous mandat de dépôt dans la nuit du 7 au 8 mars, avec cinq de ses collaborateurs.

Dans les rues, les transports ou sur les marchés, les Sénégalais se passionnent pour cette affaire qui fait aussi les choux gras de la presse. Ses avocats, l’opposition, mais aussi des représentants de la société civile dénoncent un procès politique.

« Macky Sall a réussi à réduire l’opposition à sa plus faible expression », décrypte Serigne Saliou Samb, journaliste et analyste politique. Et pourtant, au sein de l’opposition, Khalifa Sall, en dissidence avec la direction de sa famille politique, le Parti socialiste, émerge de plus en plus comme l’adversaire principal du président Macky Sall. Il ne s’est pas encore porté candidat pour la présidentielle de 2019 mais pourrait bien être, déjà, le seul capable de mettre le chef de l’Etat en difficulté.

De fait, le maire de Dakar a remporté tous les combats qui ont opposé les deux hommes. Lors des municipales de 2014, il a battu sa première ministre, Aminata Touré, dans la localité de Grand-Yoff et a raflé quinze des dix-neuf communes de la capitale avec sa coalition, Taxawu Dakar. En septembre 2016, son mouvement a gagné, dans la capitale, l’élection du Haut Conseil des collectivités territoriales. Le combat plus immédiat est celui des législatives, prévues fin juillet. Le maire de Dakar comptait y présenter  sa propre liste et, là encore, pour beaucoup, il était l’homme à abattre.

Khalifa Sall est appelé à une nouvelle audition, vendredi 17 mars, neuf jours après son incarcération. Ses partisans redoutent le pire, dénonçant une procédure conduite uniquement à charge. Et pourtant, depuis qu’il est aux mains de la justice, la stature du maire de Dakar semble renforcée. « Il n’a pas de parti, pas même un embryon de parti, et il n’avait pas d’envergure nationale. Mais cette affaire pourrait lui en donner », explique un analyste politique qui a souhaité garder l’anonymat.

De fait, la présence, le 7 mars, de militants venus des régions devant le tribunal de grande instance de Dakar qui l’a placé sous mandat de dépôt montre que la notoriété de Khalifa Sall dépasse désormais la capitale. Un soutien dû notamment à son appartenance à la puissante confrérie soufie des tidjanes.

L’opposition, éparse jusqu’ici, parle désormais d’une seule voix et dénonce une instrumentalisation de la justice. « Notre parti est solidaire à 200 % avec Khalifa Sall et nous l’assumons. Ce soutien doit se matérialiser en un combat que toute l’opposition et les citoyens épris de vérité et de justice doivent porter », a déclaré le président de Patriotes du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), Ousmane Sonko.

Même son de cloche au Parti démocratique sénégalais (PDS), au pouvoir entre 2000 et 2012. Selon son porte-parole Babacar Gaye, « Khalifa Sall va accentuer  cette exigence d’aller ensemble ». Rewmi, le parti d’Idrissa Seck, a lui aussi apporté son appui au maire de Dakar, tout comme d’autres personnalités  politiques. Les médias locaux ont même évoqué des appels de soutien de l’ancien président Abdoulaye Wade et de son fils Karim, alors que le maire faisait partie en 2012 de la coalition qui avait mis un terme aux ambitions des Wade.

A l’international, où le président sénégalais a plutôt bonne presse, le dossier Khalifa Sall fait tache. La maire de Paris, Anne Hidalgo, notamment, a exprimé le 9 mars son soutien à l’édile de Dakar. « Aujourd’hui, il y a des inquiétudes chez les bailleurs de fonds. Le Sénégal était vu comme un modèle de démocratie. Toutes ces affaires portées devant la justice, à un moment opportun, suscite des doutes », confie un analyste d’une organisation internationale.

« Que ce soit pour les emprunts obligataires à la mairie, la gestion des ordures ou l’embellissement de la place de l’Indépendance, l’Etat lui a mis des bâtons dans les roues. Khalifa Sall s’est donc mis dans la peau d’une victime et cela lui a bénéficié, explique le journaliste politique Serigne Saliou Samb. Les Sénégalais aiment les victimes. »

Ousmane Sène, autre journaliste politique, rappelle que le procédé a profité à l’actuel président. « Macky Sall a bénéficié de cette stratégie de victimisation lorsqu’il a été destitué de l’Assemblée nationale par la loi Sada Ndiaye qui avait réduit son mandat de cinq à un an », rappelle-t-il.

Fin connaisseur des rouages de la popularité au Sénégal, pourquoi Macky Sall prendrait-il le risque de renforcer son adversaire ? Pour Serigne Saliou Samb, le président a transmis le dossier au procureur en espérant jeter le doute sur un maire qui avait, jusqu’ici, la réputation d’un homme intègre. « Il faut rappeler que la gestion de la mairie n’est pas exempte de reproches, nuance-t-il. Mais c’est l’exploitation politicienne qui en est faite qui est mise en cause. L’Inspection générale d’Etat (IGE) a fait des enquêtes dans toutes les mairies. Seul le dossier de Khalifa Sall a été porté devant le procureur. »

De fait, l’édile de Dakar n’a pas nié avoir utilisé la caisse d’avance de sa mairie, mais il a argué que ces fonds avaient été mis à la disposition de la municipalité bien avant son arrivée. Il a toutefois refusé de nommer ceux qui en ont bénéficié.  Si le maire devait être condamné, il perdrait sa mairie et risquerait l’inéligibilité. En attendant, les listes pour les élections législatives doivent être présentées d’ici à la fin mars.

Salma Niasse (contributrice Le Monde Afrique, Dakar)

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