Tendance musicale au Sénégal : L’afrobeat par tous, pour tous !

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Les artistes sénégalais avaient presque réussi à éviter la fièvre du coupé-décalé qui était pourtant très prisé. Un pari qu’ils n’ont pu réussir avec l’afrobeat et les sonorités nigérianes. Ils sont tombés dans le diktat musical. Pourquoi ? Comment ? Est-ce juste passager ? Des professionnels sénégalais de la musique ainsi que deux universitaires tentent d’apporter des éléments de réponse  à ces questions.

L’afrobeat est un ‘’genre musical qui mêle des sonorités d’origine africaine à d’autres genres musicaux comme le jazz ou le funk’’, disent certains. D’autres, plus précis, avancent qu’il ‘’est un mélange de musique traditionnelle nigériane, de jazz, de high-life, de funk et de chants accompagnés de percussions et de styles vocaux, popularisé en Afrique dans les années 1970. Le genre est créé par le multi-instrumentiste nigérian et leadeur Fela Kuti, qui lui en attribue le nom. C’est Kuti qui utilise, pour la première fois, le terme d’’’afrobeat’’, à son retour d’une tournée américaine avec son groupe Nigeria ’70 (anciennement Koola Lobitos)’’. Cette dernière est la définition la plus populaire. Dès qu’on parle d’afrobeat, l’on pense indubitablement à Fela. D’ailleurs, aujourd’hui, au plan international, ses héritiers directs, dont son fils Femi Kuti, sont les premiers à qui l’on pense, quand on parle de ce genre musical qui a fini d’étendre ses tentacules partout. En Europe comme aux Usa, on trouve des artistes, pas toujours africains, adeptes et stars de cette musique.

Aujourd’hui, le Sénégal entre dans la danse. Ce n’est pas une première. Seulement, dernièrement, le genre est très prisé. Après un essai assez réussi de la jeune chanteuse Suadu Diaw avec ‘’Celebrate’’ sorti il y a deux ans, les choses sont allées crescendo. Même si, avant elle, il y a eu ‘’What’s my name’’ de Guigui, en featuring avec Jamal et Pisco Ipupa. Le marché musical sénégalais a commencé à recevoir plus d’opus dans ce style, depuis deux ans.

En effet, dernièrement, chacun a voulu avoir son ‘’tube’’. Nul ne veut y échapper, qu’il s’appelle Wally Seck – chouchou des jeunes filles – Adiouza, pépite de la musique sénégalaise, ou Youssou Ndour, star planétaire. Mais celle qui a osé le plus grand pari est sans nul doute Viviane Chédid qui a sorti un album entier fait dans ce seul style.

Qu’est-ce qui expliquerait cette tendance à verser dans ce genre, actuellement au Sénégal ? ‘’Ce n’est pas seulement qu’au Sénégal que l’afrobeat est en vogue. C’est la tendance presque partout dans le monde’’, recadre le beatmaker et rappeur Ismaïla Talla akaIss 814 beats. ‘’Le tempo de la musique mbalax et celui de l’afrobeat sont presque pareils. De même que le tempo de l’afrobeat et celui du rap. Certains disent afrobeat, d’autres afropop’’, analyse Iss. Il n’a pas tort. Le constat est là.

En Afrique, la musique nigériane est la plus prisée et ces artistes arrivent aujourd’hui à vendre même aux Usa. C’est ainsi que ce ne sont pas seulement les ‘’mbalaxmen’’ qui sont influencés. Les rappeurs sont dans le lot. Ce qui traduit sa prépondérance. Un prisme qui s’explique, par ailleurs, par le fait qu’aujourd’hui, les artistes nigérians ont réussi à asseoir une industrie, comme l’a souligné l’enseignant chercheur à la faculté de Lettres et sciences humaines de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad), le Pr. Ibrahima Wane, lors de la première séance du Jotayu hip-hop organisé par Africulturban. Et il a souligné également qu’’aujourd’hui, il ne suffit plus d’avoir des talents artistiques pour avoir du succès. Certaines carrières commencent sur Internet. Donc, il faut de la technique aux artistes dans leurs diverses réalisations.

La responsabilité des médias

Le compositeur et patron du label 1000 Mélodies, Baba Hamdy Diawara, est lui convaincu que les medias ont une grande responsabilité dans ce prisme de la musique nigériane. Il accuse les directeurs de programmes des télévisions et radios de mettre beaucoup trop souvent les chansons de Wizkid et compagnie. Avis que partage son collègue Papis Konaté. ‘’Notre musique est riche, mais on ne lui donne pas beaucoup d’importance. Les contenus sont vides et nos media ne nous font aucune place, aucune faveur afin de faire la promotion de notre musique’’, regrette-t-il. Une forte présence médiatique qui fait que le public ne consomme que cela. Ce qui pourrait être dangereux pour l’évolution des musiques nationales suivant une théorie très juste de l’enseignant chercheur à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, le Pr. Abdoulaye Niang. D’après lui, analysant le choix de certains rappeurs de verser dans l’afrobeat, ‘’le hip-hop, comme mouvement social, s’inscrit dans une action large qui va au-delà de ses simples acteurs. Quand ce mouvement s’élargit à un public beaucoup plus considérable, qu’on le veuille ou non, les choses peuvent changer à leur guise. Si, aujourd’hui, le public veut que les sonorités nigérianes, commerciales, on les appelle comme on veut, soient mises dans la sauce hip-hop, il y a de fortes chances que cela soit le cas’’. Et il pense que c’est une suite logique. ‘’A mon avis, c’est une question d’évolution’’, conclut-il. Ce qui ne devrait donc pas déranger outre mesure.

Ce qui n’est pas le cas. Baba Hamdy est déjà monté au front pour dénoncer ce qui semble être ‘’une colonisation’’ des musiques sénégalaises, considérant que les Sénégalais sont en train de faire la promotion d’une musique étrangère et cela ne leur apporte rien. Le Pr. Wane, plus prudent, se demande ce qu’il faudrait mettre en cause ici. Serait-ce l’africanité ou la ‘’sénégalité’’ du style ? De manière plus simple, il se demande s’il faut copier la musique ou la faire comme les Nigérians, sachant que ‘’la question d’identité est éternelle’’. Iss 814 répond à sa question : ‘’Certains font du copier coller au lieu de créer leurs propres sonorités. Ils essaient de chanter comme Davido, alors que lui chante en dialecte nigérian. Nous avons nos intonations typiquement sénégalaises. Donc nous devrions nous les approprier. La seule façon de retarder la mort de l’afrobeat au Sénégal, c’est de l’adapter à la réalité de la musique sénégalaise pour essayer d’impressionner et de proposer de nouvelles choses.’’ L’arrangeur et compositeur Papis Konaté pense que ce ne serait pas aussi facile que ça quand on devra y poser des textes. ‘’Beaucoup de ’mbalaxmen’ ne peuvent chanter dans ce style, car dans toutes leurs chansons, ils ne font que du ‘’wayaan’’, alors que le style afrobeat ne colle pas avec le ’samba mbayaane’. Raison pour laquelle certains ne pensent même pas verser dans ce genre’’, informe Papis Konaté. Une réalité qui s’exige à eux et dont ils devront prendre compte. Ce qui ne ferait que les bonifier. Car ‘’il permet aux artistes de travailler leurs textes, puisqu’il leur faut de la qualité’’, affirme M. Talla.

‘’Les producteurs africains s’intéressent maintenant à la musique sénégalaise’’

Baba Hamdy, lui, reste convaincu qu’on ne peut être dans ce genre meilleur que ceux qui l’ont créé. Mais un cocktail ne serait pas de trop, pour Iss 814. ‘’On a nos propres rythmes. L’afrobeat n’est pas loin de la musique casamançaise. Si je prends l’exemple de deux sons de Dip Dundu Guiss, ‘’Lou bandit di nirol’’ et ‘’Ennemie doundeul’’, la composition musicale est très proche de l’afrobeat. Mais, à y voir de plus près, l’on se rend compte qu’elle est inspirée de la musique casamançaise. De la même manière, on peut facilement créer nos propres mélodies’’, suggère le jeune beatmaker.

Quoi de mieux, dans ce cas, puisque certains trouvent qu’il n’est pas toujours facile de jouer cette musique. D’ailleurs, pour son album spécial, Viviane Chedid a dû faire appel à un arrangeur étranger pour la composition des morceaux. Ce que comprend parfaitement l’arrangeur et compositeur sénégalais Papis Konaté. ‘’Viviane travaille depuis longtemps avec des arrangeurs sénégalais, mais le genre et la programmation faisaient défaut. Nous, nos batteurs ne sont pas tellement sensibles aux styles internationaux. Nos musiciens ne font pas beaucoup d’efforts, alors que ceux de la sous-région sont excellents. Donc, Viviane était obligée de faire des programmations ailleurs pour ce nouveau style qu’elle a adopté. C’est un étranger qui a fait la programmation pour elle et on sent une nouvelle touche dans sa musique, du vrai travail de professionnel’’, explique Papis Konaté. Ce qui lui a valu un franc succès au plan continental. Car si son ancien producteur, le boss du label 1000 Mélodies, trouve que l’afrobeat n’est pas une ouverture, ses collègues pensent le contraire.

Pour le pianiste et président de l’Association des acteurs de l’industrie musicale (Aim) Zeynoul Sow, le fait pour les musiciens sénégalais de composer dans ce genre est ‘’une très bonne chose. Le Sénégal est un pays ouvert. Nos amis ghanéens et nigérians, par exemple, y vivent. Nous avons parmi nous beaucoup d’étrangers. C’est un public qu’il faut aussi convaincre. Viviane comme d’autres, en explorant ce style de musique, ont eu une ouverture. Viviane voyage beaucoup dans la sous-région et c’est important’’. Ismaïla Talla abonde dans le même sens en approfondissant la réflexion. ‘’Avec le style afrobeat, Viviane a une grande ouverture dans le monde de la musique. Elle peut jouer sur le même plateau que Davido, Wizkid et d’autres artistes de renom sans problème. Adopter l’afrobeat est une occasion d’exporter la musique sénégalaise’’, estime-t-il. Papis Konaté confirme leurs dires. ‘’Tout le monde critique le mbalax. Certains chanteurs essayent d’explorer d’autres registres. C’est pourquoi on a tendance à les voir faire de l’afrobeat. Ce n’est pas parce qu’ils le préfèrent à ce qui se fait ici ou qu’ils veulent carrément changer de style. C’est juste une façon pour eux d’explorer d’autres sonorités et de toucher un autre public. Ils cherchent également à rendre international leur musique. Certains d’entre eux ont vu leurs vidéos passer sur Trace Tv et c’est bien pour leur visibilité’’, pense-t-il. Il n’y a pas que cela. D’après le pianiste, ‘’maintenant, les producteurs de la sous-région s’intéressent beaucoup à la musique sénégalaise’’. C’est tant mieux, sommes-nous tentés de dire.

‘’Il y a trop de problèmes dans notre musique’’

En outre, cette envie de percer le marché africain, voire mondial, s’explique par le fait que cela ne marche pas toujours bien pour eux ici. ‘’Il y a trop de problèmes dans notre musique.  Les artistes ne peuvent plus vivre de leurs créations’’, se désole Papis Konaté. ‘’Nos artistes ont besoin de changer de style, car le mbalax ne s’exporte pas, c’est ce qui fait que certains ont un problème d’ouverture. Adopter l’afrobeat est une occasion d’exporter la musique sénégalaise’’, renchérit Iss 814.

Quoi qu’il en soit, Baba Hamdy reste convaincu qu’à ce rythme, on va vers la mort du mbalax. Son collègue compositeur relativise, même s’il est en partie d’accord avec le boss de 1000 Mélodies qui soutient que cette musique n’est pas la leur. ‘’Il ne faut pas que nos chanteurs oublient que quand on parle du Sénégal, on pense au mbalax tout en sachant qu’il y a d’autres styles musicaux. Wally Seck s’est essayé à l’afrobeat, de même que Adjouza et d’autres, mais il faut qu’ils sachent que l’afrobeat n’est pas notre musique, c’est celle des étrangers. Par contre, si on prend l’exemple de Kane Diallo qui vient juste de commencer, tout le monde sait qu’il fait de l’afrobeat’’, constate-t-il. ‘’Je ne pense pas qu’ils vont tous continuer sur cette lancée. Ils veulent juste changer un peu le décor musical, mais c’est sûr qu’ils vont revenir au mbalax’’, dit-il sur un ton mesuré.

Auteur: Bigue BOB – EnquetePlus

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