Esclavage : de jeunes Antillais de Saint-Denis face à l’histoire de leurs aïeux

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Cette année à Saint-Denis, au nord de Paris, une cérémonie officielle se tiendra en présence d’Annick Girardin, ministre des Outre-mer, à l’occasion du 23 mai qui célèbre la Journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage. Dans cette ville qui compte près de 6 000 personnes antillaises, des jeunes dionysiens issus de cette communauté revendiquent l’importance de la transmission de la mémoire.

Comme souvent le samedi, la ville de Saint-Denis en région parisienne grouille de monde. Il est 14h00, devant la mairie, ils sont un petit groupe, joliment vêtus. Leurs cris de joie annoncent que c’est jour de mariage. Quelques badauds curieux se sont arrêtés pour regarder. Dans une tenue colorée, une jeune mariée s’avance tout sourire au bras de son jeune époux. Elle est noire, il est blanc. Les deux amants s’embrassent fougueusement sous les applaudissements de leur famille respective.

Aujourd’hui pour eux, pas de doute. Leur union reflète un amour indéniablement choisi. Et pourtant, à une vingtaine de mètres de ces amoureux, un mémorial est érigé avec le souvenir d’une autre Histoire. La structure sphérique, en métal, est incrustée de médaillons sur lesquels sont inscrits les noms de 213 esclaves, chiffre symbolique représentant 213 ans d’esclavage.

Sur l’œuvre, ce n’est ni l’amour ni la liberté qui s’élèvent, mais bien la douleur de tout un peuple. Celui des victimes de l’esclavage colonial qui, depuis l’adoption de la loi Taubira de 2001, inscrit la traite négrière et l’esclavage comme crime contre l’humanité. Dans ce texte de loi, deux dates nationales lui sont consacrées : le 10 mai, « Journée nationale des mémoires de la traite de l’esclavage et de leurs abolitions » et le 23 mai, « Journée nationale en hommage aux victimes de l’esclavage ».

À Saint-Denis, l’association Sonjé, qui en créole signifié « se souvenir », œuvre pour valoriser l’histoire de l’Outre-mer caribéen et la préservation de la mémoire des victimes de l’esclavage. Ses actions visent aussi la promotion de la citoyenneté active et la lutte contre toutes formes de discrimination : « la date du 23 mai est une reconnaissance majeure. Un acquis et une sorte de réparation au sens symbolique », précise Juliette Seydi, présidente de l’association. Dans cette commune qui compte 6 000 personnes, dont 2 500 sont nées en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane, les jeunes s’interrogent sur l’histoire de leurs ancêtres et sur la question de la transmission.

« Nous sommes fiers d’être leur descendance »

Assis à la terrasse d’un café, Ulrich,18 ans, sirote un soda. À ses côtés, cinq de ses amis antillais qui pour la plupart sont étudiants. « L’esclavage colonial de la France est gravé dans notre chair », lance-t-il. Roan, 18 ans, renchérit « Regardez la couleur de notre peau, regardez nos cheveux. Cela fait partie de notre identité.On n’a pas en avoir honte. Nous sommes les descendants des victimes de l’esclavage. » Aussi tous ces jeunes s’accordent à dire qu’il est essentiel de faire connaître l‘histoire de leurs ancêtres : « J’ai très tôt demandé à ma mère de me parler de mon grand-père martiniquais et de ses origines », dit Jade, 20 ans ». Puis d’ajouter : « Malheureusement, ce n’est pas au collège ni au lycée que j’ai pu me satisfaire d’un enseignement à propos de l’histoire de l‘esclavage. » Tanilia, 20 ans, assure pour sa part qu’aux Antilles les élèves sont mieux informés : « Je me souviens qu’au collège les profs nous parlaient des premiers Indiens, les Arawaks, qui vivaient sur nos îles. Ils nous ont expliqué comment les colons les ont chassés et comment ils ont déporté les esclaves africains. » Ici, en métropole, les manuels scolaires survoleraient leur histoire. Toni Mango, est le seul professeur de créole en France hexagonale : « Quand j’interpelle mes élèves sur la fête du Travail ou sur le 8-Mai 1945, ils répondent parfaitement sur ces événements. En revanche, dès qu’il s’agit de l’esclavage ou des dates d’abolition, là il n’y a plus vraiment de réponse. »

Une culture de l’oubli a été créée

« Voir 5 siècles d’histoire devenir complètement obscurs pour tous les petits Français est inquiétant. Les petits Français doivent savoir qu’ils vivent dans un État qui est esclavagiste et a colonisé et dont les traces sont encore concrètes et matérielles aujourd’hui », explique Françoise Vergès, politologue et militante « décoloniale », qui assure qu’ici en France cette transmission de la mémoire n’a pas du tout été mise en avant : « Ce qui a été mis en avant ce sont les histoires d’écrasement et de servitude. Si vous ne parlez que de l’histoire de la torture, des chaînes de nos ancêtres, c’est comme si vous parleriez d’une ancestralité qui n’aurait été quevictime. » Or la chercheuse s’insurge contre le fait que l’histoire des résistances n’est pas suffisamment abordée. « Que ce soit sur les routes qui les menaient sur les côtes de l‘Afrique, sur les bateaux, dans les plantations, dans les baraquements, les personnes capturées et mises en esclavage n’ont eu de cesse de résister », assure-t-elle.

Les horreurs de l’histoire engendrent des générations de souffrance

Si les génocides et la déportation sont autant d’héritage de souffrance, Roan tient à préciser : « Nous ne voulons pas entrer dans des comparaisons minables qui constitueraient à mesurer l’horreur de l’esclavage et celle de la Shoah. Ce sont deux monstruosités. Les familles juives portent comme nous un héritage de souffrance. »

Si aujourd’hui ces jeunes considèrent que la France reste traversée par de profondes inégalités, elles ne se limitent pas pour eux uniquement aux seules inégalités sociales. En revanche, ils assurent que dans les quartiers populaires où ils ont grandi, les jeunes ne sont pas racistes : « Nous dans nos cités, on a tellement grandi ensemble que ce n’est pas un sujet. On a toujours été mélangés », dit Roan. Ici, dans nos quartiers, franchement tu n’imagines pas une daronne dire à son fils : « Hep ! Je t’interdis de jouer avec des noirs ou des Arabes. Ça n’aurait pas de sens. Il y a que nous de toute façon. »

Par: RFI

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