Visite de sites touristiques : Les tarifs de la discrimination

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Les tarifs différentiels pratiqués sur la chaloupe Dakar-Gorée contrarient beaucoup de touristes qui y voient un signe de racisme à l’envers. Pour beaucoup, c’est injuste, regrettable, exagéré et discriminatoire qu’un touriste français par exemple paie 5 200 francs Cfa là où un Sénégalais ne paye que 1 500 f, soit 3 fois moins. Au Monument de la renaissance africaine ou au Musée Ousmane Sow, c’est le même schéma qui est reconduit. Dans ce reportage, nous donnons la parole à ces touristes rencontrés sur le site des différentes attractions de la ville de Dakar. De Gorée au Monument de la renaissance, en passant par Les dents de la mer ou le Musée Ousmane Sow, les avis divergent. Si les uns n’hésitent pas à parler de discrimination, pour les autres, ces différents tarifs s’expliquent parfaitement.

Les Zimbabwéens ont connu le racisme à l’envers avec l’instauration par Mugabé d’une politique visant à exproprier et chasser les Blancs. Au Sénégal, nous n’en sommes pas encore là. Mais les tarifs pratiqués par la chaloupe reliant Dakar à Gorée, ainsi que dans d’autres sites historiques et lieux de mémoires, sentent la «discrimination» et le «racisme», si l’on en croit certains touristes qui ne demandent qu’à visiter et connaître Gorée pendant leur séjour au Sénégal. C’est l’avis de Franck Alliot, trouvé à l’embarcadère de Dakar, juste devant le guichet. M. Alliot tient entre ses mains un ticket qu’il a acheté à 5 200 francs Cfa et qu’il trouve «coûteux», comparé aux tarifs fixés aux Goréens (600 f/mois ou moins pour les enfants), aux nationaux (1 500 f pour adulte et 500f pour les moins de 15 ans) et aux résidents africains (2 700 f pour adulte et 1 700 pour les moins de 15 ans). Ce touriste français qui veut visiter Gorée et voir la Maison des esclaves juge «injuste» et «inacceptable» que ces tarifs soient pratiqués pour un site aussi symbolique que Gorée. «Le prix est cher par rapport aux Goréens, Africains, ou résidents sénégalais. Il y a un gros écart», note-t-il, regrettant encore de devoir payer une autre taxe une fois sur l’île. Son ami Sambito Joseph qui espère découvrir l’île aux esclaves, au même titre que lui, n’est pas moins critique vis-à-vis des autorités de la Liaison maritime Dakar-Gorée (Lmdg). Les tarifs pratiqués sont également à ses yeux «injustes», «exagérés», «discriminatoires». «C’est à la limite du racisme anti-blanc», fulmine-t-il. Poursuivant son propos, il remarque que : «Cette différence de prix n’existe pas en France. Tout le monde paie le même prix, point barre. On est tous pareil. Mais là, ils font une différence. Je trouve que ce n’est pas bien.» Cela dit, rien ne gâchera au binôme le plaisir de découvrir l’île mémoire, petite par la taille, mais grande par l’histoire.

Une différence qui ne s’explique pas

Nadine Awassou et son groupe, tous aussi emballés que les premiers, sont eux moins chanceux. Arrivés quelques minutes après le départ de la chaloupe de 16h, ils sont obligés de patienter ¾ d’heures avant le prochain départ. Les touristes d’origine ivoirienne cherchent alors à meubler leur temps en attendant la prochaine chaloupe. Ils optent pour le Musée des civilisations noires, fraîchement inauguré et dont ils ont entendu parler. «Ce n’est pas très éloigné de l’embarcadère. On peut y aller et revenir avant 17h», décide la bande à Nadine. 20 minutes après, ils reviennent sans l’avoir visité. «On nous a dit que c’était fermé.» La visite de Gorée, elle se fera à tout prix. «Depuis l’école primaire, on entend parler de Gorée dans nos livres et bouquins. A cet endroit il y a eu la traite négrière. Gorée était le point de départ des esclaves vers l’Occident. Elle est un endroit important pour nous. On s’est dit une fois à Dakar qu’on va visiter», confie la chef de la troupe. En tant que résidents africains, elle et ses compatriotes ont déboursé chacun 2 700f Cfa pour s’offrir une place dans la chaloupe. Et comme le premier lot d’interviewés, pour Nadine, cette différence de tarifs entre les résidents nationaux, les résidents en Afrique et les non-résidents en Afrique ne s’explique vraiment pas. «L’écart est quand même énorme. Je comprends que pour la valorisation de l’Île, l’entretien de l’endroit, la logistique, ils fixent des prix différents. Mais 1 200 f de différence entre les nationaux et les résidents en Afrique et 2 500f entre ces derniers et les non-résidents en Afrique, c’est juste énorme et exagéré», soutient-elle. En lieu et place de ces prix, elle suggère des tarifs plus «justes» et «équilibrés». «Pourquoi ne pas harmoniser les prix entre les Sénégalais et les autres pays africains ?», lance-t-elle. Comme Nadine, la plupart des personnes interviewées ne s’expliquent pas que, dans une île aussi renommée que Gorée et qui a connu le commerce des esclaves, la traite négrière, le racisme, on pratique un tarif différentiel basé sur la race. «C’est une forme de ségrégation», note-t-on de part et d’autre.

Redistribution inéquitable
Mais si d’aucuns voient d’un mauvais œil ce tarif pratiqué par la Liaison maritime Dakar-Gorée, d’autres sont persuadés que c’est totalement «juste» et «normal». C’est justement le cas de Sébastien qui accepte ce tarif sans sourciller. «Je ne suis pas d’accord que les Occidentaux viennent et payent comme les autres pays d’Afrique», note-t-il d’une voix discordante. «Je l’accepte parce que nous sommes des touristes. On a un peu plus les moyens. Pour nous, 5 200f Cfa c’est… Chez nous, une visite classique d’une île ce sera largement plus cher que ça», explique-t-il pour se défendre. Pour certains habitants de l’île, c’est également très normal de payer 600f le mois, là où le touriste ne paye peut-être que 5 200f Cfa une fois toute l’année. «600f fois 12 font 7 200f Cfa. Ça vaut le coût pour le touriste qui ne vient généralement à Gorée qu’une fois l’année de payer 5 200 F Cfa», note Amadou Barry. Pour ce jeune habitant de Gorée, les priorités sont ailleurs. Il s’offusque de la redistribution «inéquitable» de l’argent qui émane du trafic Dakar-Gorée et plaide pour que l’argent revienne aux Goréens. «Nous devrions pouvoir bénéficier des rentrées d’argent. Mais Dakar gagne plus de ce port que les Goréens. A l’époque, le port versait un budget annuel à Gorée, mais ce budget n’existe plus. Aujourd’hui, Gorée souffre du chômage. Beaucoup de jeunes chôment parce qu’ils ne peuvent pas tous vivre du tourisme», se lamente-t-il. Quid de la taxe municipale exigée aux touristes une fois sur place ? «Les 500f Cfa servent à lutter contre la violence, à recruter des maîtres-nageurs, et des gens chargés du nettoiement de l’île. Mais il arrive que les touristes refusent catégoriquement de payer cette taxe. Et en viennent même aux mains avec les agents chargés de la collecte», renseigne-t-il.

Désertion des touristes
Sur le chapitre des conséquences de la hausse, voire différenciation des tarifs, le témoignage de ce guide touristique trouvé lui aussi à l’embarcadère n’est pas moins pessimiste. «Aujourd’hui, même les voitures qui garent ici payent 500f Cfa si c’est la journée et 1 000f Cfa quand elles passent la nuit. Tout est devenu cher», se plaint le sexagénaire qui voit son marché se réduire chaque jour comme une peau de chagrin. Etabli dans ce lieu depuis 1984, lui qui a requis l’anonymat regrette de ne plus voir aujourd’hui de longues files de voitures touristiques se garer devant la porte de l’embarcadère pour déverser leur torrent de touristes curieux de visiter l’île. «Au temps, on voyait toutes sortes de nationalité : des Allemands, Italiens, Français, Portugais. Les bus déversaient des foules. Mais aujourd’hui, voyez par vous-même», lance-t-il au summum de son désarroi.
SourcePar Aïssatou LY – aly@lequotidien.sn

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