Fashion week de Milan : «Avec un beau chapeau, le monde est plus beau»

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Ce matin, on gèle. C’est pas qu’il fasse froid, mais tout le monde est venu en pensant Italie avec des nuisettes alors que l’automne s’ouvre à Milan, là, au-dessus de nos têtes.

On commence par Max Mara, absolument tous persuadés de voir du camel. Ça nous réchauffera. Le show a lieu dans un bâtiment vitré de la ville, et cette transparence permet aux gens dehors d’être un peu là. Elles sont nombreuses venues admirer Gigi et Bella Hadid, notamment, qui défilent. Mais les deux, dès leur premier passage, dans leurs beaux habits (qui sont entre la tenue de Safari et le tailleur du film « Working Girl »), sont si sérieuses que cela empêche, derrière la vitre, de crier leur nom. Et puis, c’est impressionnant, un show, quand on est pas habitué.

Les autres passages font naître chez les plus minces de mes collègues le désir de porter des bermudas (longueur au-dessus du genou) avec des escarpins. Je me rappelle qu’à vingt ans, dans les années 80, je portais ces bermudas, avec les mêmes escarpins, et je me sentais si féminine et libre ainsi vêtue. Cela m’avait donné l’audace de demander un autographe à Francis Huster, non loin de la Comédie Française.

Max Mara propose une escadrille en beige et camel mais pas que, dans tous les pastels imaginables aussi, et ces guerrières sont assez paisibles, en fait, malgré leurs nattes très serrées, leur bouche foncée, leur pas cadencé. Les casquettes sudistes sur leur tête font penser à l’enfance, aux panoplies. Bref, quelque chose de charmant survole ce régiment.

Ensuite, c’est le détour par un petit troquet de rien du tout, mais qui voit régulièrement débarquer toute une faune, car il n’est pas loin du siège d’Armani. Jeunes models filiformes ou non, atoutes se jettent sur les croissants et les « latte », ou sur n’importe quoi avec du lait qui mousse, comme seuls les Italiens savent le faire. Le percolateur fait un bruit qui donne envie de vivre ici. Les serveurs chantonnent même en s’énervant.

On parle du genre de jean’s qu’on aimerait porter cet hiver. Tout le monde en veut un taille haute et délavé, alors on se met à rêver d’autre chose… cette manie d’être tout le temps l’étape d’après, peut-être une maladie ! Et un jean brut un peu western ?

Show Emporio Armani. Ils ont réduit la capacité de la salle alors il y a deux shows. Quelques collègues se demandent s’il y a un show de la win et un show de la lose ! Ce milieu, Seigneur !

Quant au show, il procure avant tout impression de douceur. Au milieu de jeunes femmes dans ces tons que Giorgio Armani vénère, on voit des garçons torse nu, dans des sortes de denims de soie délavée, à la taille élastique, des sortes de pantalon de pyjama qui semblent nous dire que tout pourrait être si simple.

La dominante est bleu ciel, et quelque part sur mon siège, un texte explique que l’on peut habiter l’horizon. Je ne sais pas ce que Giorgio Armani a dans la tête,mais je ressens chez lui un changement, comme si les habits imaginés par lui retrouvaient une jeunesse en ressemblant de plus en plus à cet homme adouci par le temps. Et puis pour les femmes, ces costumes dont on rêvait le retour !

Défilé Emporio Armani

Show Fendi. Je rappelle que Karl dessinait les collections. Silvia Fendi, qui était cachée sous la table, enfant, à regarder faire Karl, doit maintenant ensorceler à la place de l’homme qu’elle vénérait et, mieux, qu’elle aimait tout simplement. Sans Karl, voici du rose bonbon délicieux, des légèretés inattendues, peut-être certains n’y verront que du feu, mais le changement est là, malgré le respect de tout ce qui a fait Fendi, il y a un vent de liberté, qui d’ailleurs doit être vertigineux, vu de l’intérieur. Sans doute pas pour rien que le show se termine presque par « Aquarius » chanson tirée du film « Hair. » Et Let the sunshine in…

D’ailleurs, au bout du podium, ce soleil tout rouge de l’aube, d’où les models sortent et vers lesquels elles repartent, il dit tout. Ce soleil il a un nom.

Dans la rue, je surprends des bribes de conversation entre deux garçons. L’un : « Aujourd’hui, je suis mal luné. Tout m’énerve ». L’autre : « Mets un beau chapeau. Avec un beau chapeau, le monde est plus beau ». A un autre moment, cette femme à sa fille : « On ne montre pas du doigt. Ce sont des gens qui travaillent dans la mode ». Tout cela sous le beau temps revenu.

La soirée se termine avec le show Bottega Veneta. Daniel Lee, le nouveau directeur artistique, a le vent en poupe mais, surtout, un vrai sens de l’originalité raisonnée, ce qui devient assez rare.

Une amie, rendue mélancolique par la salve de rendez-vous que nous avons ici entre les shows pour « parler » aux marques, et le fait qu’elle n’a pas eu un seul jour de congé depuis trois semaines, me confie qu’elle se sent fragile car elle n’arrive pas à être tout le temps en représentation. Devant nous, des hordes de filles et de garçons avec des looks extraordinaires. « L’énergie qu’il faut pour faire ça » soupire-t-elle. Et elle a raison. Je lui dis : « Je pense que ce sont des gens qui repassent chez eux se changer avant le show ». Elle éclate de rire : « C’est où, chez moi ? ».

Le show s’ouvre tambour battant sur un air culte, mais que plein de gens dans la salle ne connaissent pas, « Lillies of the Valley », de Jun Miyake, qui fut utilisé par Wim Wenders dans son célèbre film sur Pina Bausch.

Cette musique (sublime) a le mérite de ressembler exactement aux vêtements que l’on voit passer là devant nous : c’est neuf, mélodieux, précis, entraînant, irrésistible. Car ce Daniel Lee, tout jeune, parvient à redonner envie à des gens de la mode au fond aussi épuisés de mode que l’humanité entière. Même à l’intérieur de ce milieu, chacun sent la crise, la folie du consumérisme, l’absurdité de ces tendances infernales et continuelles. Et pourtant, ce Daniel a trouvé l’époque. Il ne nous plonge dans aucune nostalgie. Il ne dit pas que c’était mieux avant : il fait mieux maintenant. Ses sacs (Bottega Veneta est connu pour sa maroquinerie), tenus parfois comme par inadvertance par les models, ont des proportions ravissantes. Il y en a un, carré, les souffles s’arrêtent quand il passe.

Défilé Bottega Veneta

Et puis l’énergie, la structure de chaque habit, cela donne une stature un peu comme le faisaient les habits de Phoebe Philo. Mais c’est simple, aussi, c’est si bien compliqué que ça semble simple, en fait. Nous sortons de là en comprenant pourquoi nous faisons ce métier : pour vraiment aimer des choses, parfois.

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