Le 12 décembre 2019, les Algériens sont supposés élire un nouveau président. Mais le scrutin, déjà reporté deux fois en avril et en juillet 2019, reste contesté par les manifestants qui investissent chaque vendredi les rues du pays. L’armée tient néanmoins, coûte que coûte, à organiser ce scrutin. Une présidentielle est-elle possible dans ces conditions ? Pourquoi aucune sortie de crise n’est-elle envisageable ? Questions autour d’une présidentielle dont le principal enjeu ne sera pas le résultat.

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Le 12 décembre 2019, les Algériens sont supposés élire un nouveau président. Mais le scrutin, déjà reporté deux fois en avril et en juillet 2019, reste contesté par les manifestants qui investissent chaque vendredi les rues du pays. L’armée tient néanmoins, coûte que coûte, à organiser ce scrutin. Une présidentielle est-elle possible dans ces conditions ? Pourquoi aucune sortie de crise n’est-elle envisageable ? Questions autour d’une présidentielle dont le principal enjeu ne sera pas le résultat.

L’élection du 12 décembre peut-elle avoir lieu dans ces conditions ?

Mécaniquement, elle peut se tenir. On peut ouvrir des bureaux de vote, mettre des policiers pour en protéger l’accès, et il y aura toujours des gens qui iront voter. Même avec 5% de participation, et compte tenu de l’absence d’observateurs étrangers, de presse internationale, de presse d’opposition, la version officielle pourra toujours dire, au soir du scrutin, que le vote s’est très bien passé. Ce que le régime veut, ce n’est pas un président populaire, ce n’est pas un président démocratiquement élu. Ce que veut le régime, c’est un président, c’est tout !
En outre, ce président se trouvera être un ancien du clan Bouteflika, peut-être même un ancien Premier ministre, ou un ancien directeur de campagne d’Abdelaziz Bouteflika. En faisant fi de la représentativité, de la transparence, la légitimité, l’assainissement des listes électorales, le code électoral, etc… La morale de l’histoire sera qu’après dix mois de manifestations pour dire non à l’ancien système et après dix mois de discours de l’armée affirmant qu’elle accompagne le Hirak dans son désir de changer de système, il y aura à la tête du pays un ponte de cet ancien système. Il s’agira par conséquent d’une sorte de 5e mandat sans Bouteflika. Un retour à la case départ.

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On ne voit pas au nom de quoi l’organisation de cette élection arrêterait le mouvement. Elle risque même de l’emballer puisque la population perçoit le personnel proposé au choix des électeurs comme une provocation, comme si le régime voulait les narguer en disant “vous voulez un changement radical ? Nous allons vous donner une continuité radicale”, car il est vrai que Benflis ou Tebboune au pouvoir, deux anciens Premiers ministres choisis et bénis par Bouteflika, il s’agit d’une véritable claque !

Se retrouve-t-on avec deux Algérie irréconciliables, celle des casernes et celle de la rue ?

Il ne s’agit pas de deux Algérie. Il s’agit d’un régime qui, pour survivre, a délesté le navire en jetant par dessus bord les personnalités les plus impopulaires, à commencer par Bouteflika. L’armée a pensé maintenir le navire au niveau de la ligne de flottaison. Or il se trouve que les gens ne veulent même plus du bateau. Ils veulent faire table rase, ils réclament une transition vers une nouvelle Algérie avec une nouvelle élite dirigeante. On a affaire à un régime qui a été contraint de se démasquer et de montrer son visage militaire. Pour la première fois, l’armée est obligée d’ôter son costume civil et de descendre dans l’arène en uniforme. Il faut savoir que Gaïd Salah s’adresse au peuple en uniforme militaire, parfois même en tenue de combat, depuis l’intérieur de casernes. Il ne s’adresse pas au peuple. Il lit un texte devant des dizaines d’officiers des trois armes à l’intérieur d’une caserne. A aucun moment il n’est allé devant une caméra comme a pu le faire le président Michel Aoun au Liban, à aucun moment il n’a dit “mes chers compatriotes”.

(Re)lire – En Algérie, le Hirak fera-t-il tomber le général Ahmed Gaïd Salah ?

On a donc ce pouvoir qui vit dans une espèce de bulle avec une Algérie imaginaire dans laquelle (et c’est le discours officiel), le peuple est unanime, derrière son armée, et réclame une élection. Une Algérie où tous les gens qui manifestent sont des idiots utiles manipulés par des officines étrangères, voire par l’ancien régime, ce qui est un comble ! En face, il y a un Hirak qui a aussi son ambiguïté puisqu’il a été incapable jusqu’à présent de désigner un porte-parole, une commission nationale, une liste de doléances et d’interpeller le régime pour négocier avec lui. ​

Pourquoi le Hirak ne fait-il pas fructifier le succès des manifestations du vendredi ?

C’est le vrai problème avec le Hirak : son incapacité à désigner une figure, ne serait-ce qu’un porte-parole. Le mouvement n’a même pas de site internet ! Il n’a pas de discours officiel, pas de coordination nationale, il n’a que des slogans. Le Hirak ne parvient pas à transformer le rejet en projet. Il y a plusieurs explications à cela. On entend, par exemple, que si un porte-parole était désigné, il serait immédiatement jeté en prison. C’est un point de vue assez naïf, car comment peut-on penser que l’on peut faire tomber une dictature vieille de 60 ans sans qu’il n’y ait quelques personnalités en prison ? Etre en prison ne veut pas dire que l’on cesse de représenter un mouvement de contestation. N’oublions pas que les cinq dirigeants du FLN ont été arrêtés dans un avion détourné par les Français et mis en prison de 1956 à 1962. Cela n’a pas empêché la lutte de continuer.

Il n’y a que dans la Bible que les tribus hébraïques ont réussi à faire tomber les murailles de Jéricho avec des trompettes !

Selon moi, l’explication est qu’il y a un point commun entre le régime et le peuple, c’est une inculture politique commune puisque le régime algérien a tout dépolitisé. Ils partagent la même inculture démocratique car le régime n’a jamais un tant soit peu tenté d’installer le moindre mécanisme démocratique. L’un et l’autre n’ont, en outre, aucune culture du compromis. La posture de l’armée comme du Hirak consiste à vouloir éliminer ou ignorer toute personne avec qui il est en désaccord. On ne s’asseoit pas autour d’une même table, on ne s’écoute pas, on n’admet jamais qu’il puisse avoir raison et on ne sait pas “couper la poire en deux” et faire un compromis. Chacun attend que l’autre jette l’éponge et, en attendant, chacun parle à la cantonade. Gaïd Salah s’adresse aux officiers pendant que les autres lancent leurs slogans dans la rue. Le Hirak a obtenu des concessions mais il ne capitalise pas ! Il y a tout de même douze ministres en prison, ainsi que deux généraux des services secrets et des dizaines d’oligarques. Ils ont eu aussi la tête de Bouteflika ! Mais le résultat aujourd’hui, c’est que le régime ne leur propose que les anciens compagnons de route de ceux qui sont en prison !
L’armée et le peuple : une relation ambivalente.

Il y a l’image d’une armée continuatrice de l’action de l’armée de libération nationale, le bras armé du FLN qui a mené la guerre pour l’indépendance, et son rôle de soutien à des dictatures après l’indépendance. Quand l’armée joue le rôle qu’elle joue actuellement, elle montre son côté sombre. Les Algériens se rappellent alors qu’elle a conduit des coups d’Etat juste après l’indépendance, qu’elle a soutenu des dictatures, qu’en 1988 elle a tiré à la mitrailleuse lourde sur des jeunes manifestants, et qu’aujourd’hui elle s’oppose aux demandes du peuple. Son prestige sera écorné durablement. Espérons que cela l’amènera à faire son examen de conscience et comprendre que le rôle d’une armée n’est pas de gérer des élections ou de choisir les élus, mais d’élaborer une doctrine de la sécurité nationale et donc d’être une vraie armée. Une armée qui fait de la politique n’est pas une vraie armée.
Des manifestants à Alger le 22 février 2019. De ce rassemblement contre le 5e mandat d'Abdelaziz Bouteflika naîtra le Hirak, le mouvement, qui demande "la fin du système.
Des manifestants à Alger le 22 février 2019. De ce rassemblement contre le 5e mandat d’Abdelaziz Bouteflika naîtra le Hirak, le mouvement, qui demande “la fin du système.
© AP Photo/Fateh Gudoum

Le Hirak, un pacifisme inédit

Des révoltes et des émeutes, il y en a toujours eu depuis vingt ans, mais il s’agissait de mouvements sectoriels. L’émeute était le seul moyen de négociations avec le pouvoir et tous les réseaux intermédiaires de négociations ont disparu. Le maintien de la non-violence et la capacité du Hirak à ne pas céder à la provocation continue de me surprendre. Je trouve que c’est un signe de maturité. Il n’a jamais été question de vengeance, ce que l’armée n’a pas compris. Elle a cru que les gens voulaient des têtes alors qu’ils ne demandent qu’un changement de structure. Ils estiment que le régime est caduque, qu’il n’est plus en phase. Les manifestants ne veulent pas mettre Gaïd Salah au bout d’un piquet, ils ne l’insultent même pas. Ils veulent qu’il parte à la retraite et qu’il profite de la vie. Une pancarte disait “laissez-nous tranquilles” et cela résume bien l’état d’esprit du mouvement de contestation.
Le problème c’est qu’en l’absence de chef et de représentant, ce “nous” n’existe pas et il s’agit de l’une des conséquences de la dépolitisation totale du pays. Les gens ont perdu jusqu’à la grammaire des moyens de lutte car le régime ne leur a laissé aucun espace de concertation entre le pouvoir et la société. Les gens demandent au régime de partir, il leur répond qu’il va faire des élections. C’est un dialogue de sourds complet !

Au début il y avait de tas d’intellectuels, aussi bien de l’intérieur que de la diaspora, qui écrivaient des analyses, des textes, des recommandations, mais quand le Hirak est devenu sérieux, ces gens ont disparu. Eux aussi sont victimes de cette déséducation politique. Il y a des élites sans peuple et un peuple sans élite. Le Hirak n’a pas d’intellectuels. On peut comparer avec Solidarnosc en Pologne. A la fin des années 1970, un ouvrier électricien de Gdansk, fonde un syndicat sur les chantiers navals. En une semaine, il compte dix millions d’adhérents. Le mouvement a alors une figure, c’est Lech Walesa. Lorsque le régime lui demande de venir négocier, il répond qu’il n’est pas un politicien, qu’il n’a pas la culture politique et il trouve des conseillers, quatre universitaires, pour l’accompagner. L’Algérie n’a pas trouvé son Walesa ! On reste dans une approche purement ludique et romantique. Il n’y a que dans la Bible que les tribus hébraïques ont réussi à faire tomber les murailles de Jéricho avec des trompettes ! Les slogans ne feront pas tomber les murailles du régime : c’est de la pensée magique.
Slimane Zeghidour
Matthieu Vendrely

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