Au Sénégal, à la recherche des films perdus

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Deux chercheurs italiens ont pris en main la restauration de plus de 400 films d’actualités sénégalaises datant des années 1960 voués à la destruction.

Le chercheur italien Marco Lena avec un laborantin sénégalais ont examiné une à une les 5900 bobines de pellicule en perdition. Parmi elles, 400 films de 16 mm d’actualités sénégalaises et des documentaires pourront être sauvés. Tiziana Manfredi

Une odeur de vinaigre pique le nez et les yeux. Dans la salle obscure juste éclairée d’un rai de lumière, des milliers de boîtes éventrées jonchent un sol poussiéreux où serpentent des centaines de mètres de pellicules. Quand Tiziana Manfredi et Marco Lena, deux chercheurs italiens, sont entrés là la première fois, en 2009, ils se sont tout de suite sentis en présence d'”un trésor oublié”. Dix ans plus tard, en janvier 2020, ils savent désormais qu’ils ont mis la main sur l’intégralité des archives audiovisuelles des actualités sénégalaises de 1960 à 1980.

Ces films de huit à vingt minutes, tournés en 16 mm, étaient diffusés dans les cinémas de Dakar, montrant les nouvelles du pays et internationales, à une époque où la télévision n’entrait que dans les foyers les plus aisés. C’était le début des indépendances africaines et du bouillonnement panafricaniste. Le premier président de la République sénégalaise, Léopold Sédar Senghor, avait voulu qu’une équipe de tournage le suive dans ses déplacements pour montrer la démocratie en marche. C’était le temps des premiers reportages sur le continent, où de jeunes réalisateurs talentueux faisaient leurs gammes sur les actualités. Ils s’appelaient Ababacar Samb, Momar Thiam ou Paulin Soumanou Vieyra. D’autres, à l’instar du célèbre Ousmane Sembène, se servaient de ce matériel pour réaliser leurs premiers films en 35 mm. Leurs noms apparaissent dans les registres des archives au ministère de la culture, dans un bâtiment à l’abandon depuis le passage au digital.

En poussant ces portes en 2009, Marco Lena et Tiziana Manfredi, juste de passage pour un permis de tournage, ont entraperçu le désastre et s’étaient promis de revenir un jour. L’historien de formation, opérateur vidéo pour les télévisions italiennes et françaises, et la vidéaste se souviennent de ce moment où, à leurs pieds, “l’histoire du Sénégal s’effritait”. “En tant qu’historien, explique Marco Lena, la déperdition m’attriste et l’état de ces bobines menaçait d’engloutir le premier pan d’une histoire audiovisuelle réalisée par les Africains pour les Africains.”

“Le risque de l’amnésie”

De retour à Rome, le chercheur décide de faire un master en restauration, puis part travailler dans les cinémathèques tunisienne et marocaine. Dix ans pour se former vraiment, se sentir prêt à rouvrir ces portes. C’était il y a trois mois, en novembre 2019. Aujourd’hui, sur la table de visionnage construite par ses soins, l’historien suit le général de Gaulle en visite officielle à Dakar. Plus tard, il prononcera le célèbre discours d’août 1958 sur l’indépendance. Marco Lena visionnera les images du premier Festival des arts nègres voulu par Senghor, de ses visites officielles au Brésil, en Finlande, au Mexique et a même pu récupérer une copie de Réalités, le premier film documentaire du cinéaste sénégalais Tidiane Aw.

Sur les 5 900 bobines retrouvées par terre, seulement 400 sont saines. Les autres sont atteintes du “syndrome du vinaigre”, “qui réduit la cellulose en bouillie”. Mais il faudra fouiller encore les caisses, tremper les bobines viables dans des solutions chimiques pour stopper l’acidification et, enfin, réparer une à une les perforations des images. Un travail de “moine copiste”, s’amuse Marco Lena.

C’est en novembre 2009 que les Italiens Tiziana Manfredi et Marco Lena ont découvert par hasard les 5900 bobines abandonnées dans un bâtiment du ministère de la culture où ils étaient venus chercher un permis de tournage. Tiziana Manfredi

Si le ministre de la culture met des moyens humains à leur disposition, les deux chercheurs travaillent bénévolement pour convaincre de “la valeur inestimable de ce patrimoine culturel, appuie Tiziana. Une fois réparé, nous numériserons puis diffuserons ce matériau dans des festivals et des centres d’art. Nous essaierons aussi de créer un laboratoire de référence régionale pour la conservation.”

Le directeur de la Cinématographie du Sénégal, Hugues Diaz, les aide à réhabiliter cette “mémoire argentique”. Mais, pour avancer plus rapidement, l’institution sénégalaise cherche des fonds. Une mission essentielle. Car, comme le rappelle Hugues Diaz : “Les générations futures risquent l’amnésie. Et l’arbre ne donne pas de fruits sans racines.”

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