Accusé de s’être «ramolli» face au régime de Macky Sall : « Decroix » s’explique

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IGFM – Sa position politique fait débat depuis le lancement du Dialogue national. Le député Mamadou Diop «Decroix» et Secrétaire général de And Jëf/Pads est accusé de s’être «ramolli» face au régime de Macky Sall. Dans cet entretien, il s’en explique.

L’on a connu Mamadou Diop Decroix contestataire et rebelle, mais depuis le lancement du Dialogue national, vous êtes devenu moins critique. L’on vous cite même parmi les «collaborateurs politiques» de Macky Sall. Cela ne vous gène-t-il pas ?

Je rappelle d’abord ce que nous voulons fondamentalement régler dans ce dialogue et qui est mentionné dans la plateforme du Front de résistance nationale (Frn). Nous voulons un retour à des règles consensuelles de dévolution démocratique et pacifique du pouvoir à travers des élections libres et sincères dont les résultats ne seront pas sérieusement contestés. D’autres sujets de discussion ont été ajoutés notamment la question des ressources naturelles, la corruption, les questions sécuritaires, la gouvernance locale, etc. A partir du moment où ces sujets intéressent de larges couches du pays et enjambent les mandats politiques tout en étant en adéquation avec la plateforme du Front, il nous a paru indiqué d’en discuter.

Mais à notre avis la question nodale reste l’avènement d’un consensus sur les règles électorales permettant de faire passer le pouvoir d’Etat d’une main à une autre sans violence, dans la paix et la stabilité sur la base de règles acceptées. C’est cela qui gouverne tout le reste. Maintenant pour répondre à votre question, oui, vous avez raison, je suis un contestataire et un rebelle face à l’injustice, face à l’oppression, face à l’exploitation. Par conséquent, mon combat reste d’actualité, mais les modalités du combat peuvent varier d’une période à une autre. Les militaires disent que c’est le terrain qui commande le déplacement.

Pendant les 7 ans du mandat précédent de Macky Sall, nous nous sommes battus pied à pied contre la confiscation des libertés, contre l’emprisonnement récurrent d’adversaires politiques, contre les turpitudes en matière de gestion des biens publics, contre l’élimination du consensus sur les règles électorales. Moi-même, j’ai été arrêté 3 fois au cours de ces 7 ans contre 2 fois seulement sous Diouf en 20 ans. Toutefois, il faut aussi reconnaître que ce combat n’a pas été accompagné de manière massive, concrète et soutenue par les populations, pour des raisons sans doute à analyser courageusement. Mon hypothèse de base là-dessus est que nous avons, pour l’essentiel, délaissé le travail d’organisation à la base, le travail de conscientisation de la jeunesse pour qu’elle prenne en charge par une lutte politique prolongée, le combat libérateur qui est toujours en chantier. Donc à l’arrivée, nous n’avons pas réussi à faire reculer substantiellement le pouvoir sur nos revendications fondamentales. Mais ces revendications restent toujours sur la table et sont plus actuelles qu’hier (…) Est-ce que je suis gêné d’être un interlocuteur de Macky Sall ? Pourquoi cela devrait me gêner dès lors que j’y défends les intérêts du pays ? N’y parle-t-on pas du Sénégal ? Que je sache, nous ne sommes pas en guerre avec Macky Sall.

Les Palestiniens qui eux sont en guerre avec Israël sont-ils gênés de s’asseoir avec les Israéliens ? Non, parce qu’ils y défendent la Palestine. Au Sénégal, certains ont une compréhension infantile du combat politique. Ils ne comprennent pas que des acteurs politiques majeurs, indépendants et souverains, ayant des points de vue différents ou même antagoniques, puissent s’asseoir et discuter dans le respect et la considération réciproques. En ce qui me concerne, c’est sur ce terrain que je me situe. Nous sommes donc à l’aise parce nous savons ce que nous voulons et où nous allons. Dans ma longue expérience politique, j’ai été personnellement confronté à maintes occasions à ce genre de situations où certains ne comprennent pas sur le coup. C’est lorsqu’au bout du processus, ils voient les résultats, qu’ils se rendent compte que le jeu en valait la chandelle. Nous-mêmes avions attaqué Abdoulaye Wade vertement en 1989 lorsque, sorti de prison où il était interné par Abdou Diouf, il a accepté la fameuse table ronde avec grand ‘T’ de ce dernier. Pourtant, c’est à partir de là qu’a germé le fameux Code électoral consensuel de 1992 dont on parle encore avec tant de fierté.

Pour certains, le Dialogue national est une simple ruse du pouvoir pour renvoyer les élections législatives et créer les conditions d’un troisième mandat pour Macky Sall…

On peut comprendre ceux qui pensent ainsi parce qu’elles sont nombreuses les expériences de dialogue qui ont tourné court. Le précédent dialogue auquel nous avions refusé de participer d’ailleurs avait accouché du parrainage qui a été une décision unilatérale rejetée unanimement en son temps par l’opposition mais validée par le pouvoir dont l’objectif était d’éliminer des candidats jugés dangereux. C’est aux acteurs d’aujourd’hui de leur prouver, à l’arrivée, qu’ils se sont trompés cette fois-ci. Pour me résumer sur ce point très important, c’est le Président Macky Sall qui a pris l’initiative de ce dialogue. Si celui-ci aboutit à des résultats largement approuvés par notre peuple, on dira certes qu’il n’y a que des vainqueurs et personne n’est perdant, mais le principal vainqueur que les livres d’histoire retiendront, ce sera malgré tout, le Président Macky Sall. Par conséquent, si le dialogue tourne court aussi, parallélisme des formes oblige, il en sera le principal perdant et ça coûtera aussi au pays.

Tout au long du septennat du Président Sall on vous a vu au devant des batailles de rue. Vous avez été arrêté plusieurs fois et avez même séjourné à l’hôpital suite à des échauffourées avec la police. Aujourd’hui on vous voit à la table du dialogue. Qu’est-ce qui a changé ?

Macky Sall est à son deuxième mandat consécutif. Une telle figure politique est inédite on l’a déjà dit. Il sera le premier président de la République à faire organiser des élections auxquelles il ne sera pas candidat. Un tel cas de figure, dans un contexte sous-régional dominé par la guerre jusqu’à nos portes, est une nouveauté qui doit retenir notre attention de tous les instants. Une telle perspective, articulée à ce que je viens de dire montre bien ce qui a changé.

Aujourd’hui, c’est Arr li ñu book et Ñoo Lànk qui dirigent l’opposition. N’est-ce pas un signe d’échec de l’opposition ?

Ce que vous perdez de vue, c’est que le Frn est membre actif de toutes ces structures. C’est donc un non-sens de parler d’échec de l’opposition. Cela dit, je félicite les acteurs de ces différentes plateformes pour leur engagement. Je me réjouis de savoir que les initiatives sont nombreuses et diverses. Toutefois, la dispersion n’accouche jamais de victoire. Aussi, l’opposition qui se bat sur le terrain depuis des lustres détient une légitimité politique et historique qu’il est inutile et contreproductif de chercher à lui dénier. Ceux qui s’exercent à cela travaillent, sans le savoir probablement, pour le pouvoir.

Il est reproché aux hommes politiques de ne pas participer aux manifestations de ces deux plateformes. Comment vous l’expliquez ?

L’opposition marche sur ses deux jambes. Elle est au Dialogue, mais n’a pas déserté le terrain. Une délégation du Front de résistance nationale souvent dirigée par son coordonnateur est toujours présente à ces manifestations. Pour la derrière manifestation en date, le Frn a non seulement participé financièrement à hauteur de 80% du budget présenté par les organisateurs, mais était physiquement présent. Moi-même, en ce qui me concerne, toutes les fois que je suis là, je participe aux manifestations.

La problématique des coalitions est aussi sur la table. Frn ici, Ñoo bañ là, Aar li ñu bokk plus loin. N’y a-t-il pas dans le fond une crise des coalitions ?

Oui, il y a une crise des coalitions. On a la grande coalition du Frn avec une plateforme très précise et pertinente. J’admets que des forces puissent se regrouper par affinités, mais ça ne devrait pas conduire à un affaiblissement du cadre. Lorsque le cadre s’affaiblit, tout le monde est affecté. C’est cela la vérité. De son côté, le Front doit aussi être plus présent sur le terrain et prendre toute sa part dans les luttes des masses laborieuses.

Récemment, le Président Wade et le Pds ont claqué la porte du Front de résistance nationale (Frn) en raison d’une crise de confiance. N’a-t-il pas raison, si l’on sait que le Frn n’est plus sur le terrain ?

Le Front doit bouger davantage. Il me semble que les leaders en sont d’accord. Pour finir, je pense fortement que la place du Pds est au Frn.

On parle beaucoup de vos rapports qui seraient distendus avec le Président Wade. Qu’en est-il ?

Je prends avec précaution ce qu’on dit dans la presse. D’ailleurs je compte lui rendre visite pour faire le point. Je mets beaucoup de choses sur le compte de simples malentendus.

Quand avez-vous parlé avec Me Wade pour la dernière fois ?

Lorsqu’il devait présenter les condoléances à la fondation Léopold Sédar Senghor pour le décès de Madame Colette Senghor, il m’a fait appeler et j’y suis allé avec lui.

De quoi aviez-vous parlé ?

L’occasion ne se prêtait pas à autre chose. Le Président Wade a parlé de Madame Colette Senghor et du Président Senghor et des relations qu’il entretenait avec eux. C’est cela qui était à l’ordre du jour.

Et le cas de Karim Wade ? Vous étiez un ardent défenseur de sa cause. Où en êtes-vous ?

Karim Meissa Wade et Khalifa Ababacar Sall ont été victimes de règlements de comptes politiques. Notre position de soutien n’a pas varié sur ce point parce que c’est une position de principe. Pour Karim, c’est une juridiction d’exception qui l’a condamné. Nous avons, en son temps, rejeté le jugement dès lors que nous avons récusé la juridiction. Nous continuons de rejeter ce jugement tout comme celui, inique lui aussi, dont Khalifa Ababacar Sall a été victime. Plus fondamentalement, mon avis est que les défis qui pointent à notre horizon sont tels que nous devrions tourner définitivement et rapidement cette page dans le livre du septennat du président de la République en restituant leurs droits civils et politiques à ces deux citoyens sénégalais, leaders sur le champ politique de leur pays.

Et la problématique du troisième mandat ? On vous entend dire que vous n’en parlez pas. Pourquoi ?

Parce que le principal concerné a déjà dit qu’il n’y avait pas une problématique de ce type. Je m’accorde avec lui.

L’opposition est aujourd’hui assez divisée. On a vu vos échanges aigres-doux avec Mamadou Lamine Diallo ; on voit aussi que le Pds a suspendu sa participation au Front de résistance nationale, bref comment voyez-vous tout cela ?

Nous sommes à un moment assez crucial de recomposition politique. Chacun a le droit et même le devoir de redessiner ses marques. Il faut prendre cela avec philosophie et travailler à dépasser rapidement cette étape pour construire une force oppositionnelle puissante de sa cohésion et de sa solidarité.

D’aucuns disent que la division de l’opposition était l’objectif du pouvoir. Ne l’a-t-il pas réussi ?

En termes de division, le pouvoir n’est-il pas finalement plus divisé que l’opposition ? Que chacun balaye donc devant sa porte.

N’est-ce pas d’ailleurs une crise réelle de leadership sur le champ politique sénégalais ?

Je vous servirai la même réponse qu’il y a un instant. Il y a des moments faits de questionnements.

Votre rôle dans les efforts de rassemblement de l’opposition est assez connu. Que comptez-vous faire à titre personnel au sujet de cette division de l’opposition ?

Je crois qu’il faut respecter ce moment d’introspection que certains d’entre nous se sont donné. Les choses, par la suite, pourraient ne pas être compliquées puisque l’unité est une exigence dirimante.

Ndiaga Ndiaye

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