MONNAIE COMMUNE, POLITIQUES ECONOMIQUES, PLANS DE DEVELOPPEMENT – Des économistes africains dissèquent les challenges du continent

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L’université Cheikh Anta Diop de Dakar (Ucad) a abrité, hier, une table ronde sur la transformation économique et le développement durable en Afrique. Une occasion saisie par des économistes du continent, notamment de la sous-région, pour analyser les challenges de cette transformation, mais aussi les modèles de développement et la question de la monnaie commune.

La Commission sur la transformation économique mondiale (Commission on Global Economic Transformation – CGET), coprésidée par les professeurs lauréats du prix Nobel Joseph Stiglitz et Michael Spence, a organisé, à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, en collaboration avec le Laboratoire d’analyse des politiques de développement (LAPD) de l’Ucad une table ronde sur la transformation économique et le développement de l’Afrique. Une tribune qui a permis aux économistes de la sous-région d’échanger sur les politiques économiques des Etats, leurs plans de développement, mais aussi la monnaie commune.

En fait, 60 ans après les indépendances, le professeur Kako Nubukpo, de l’université de Lomé, souligne que l’Afrique reste dans une ‘’insertion primaire’’ au sein du commerce international. ‘’Quatre-vingt-dix-sept pour cent de la fibre de coton africaine est exportée sans transformation, alors que nous avons la démographie la plus dynamique au monde. Nous serons plus de 2 milliards en 2050. Il n’est pas normal qu’avec la démographie que nous avons, que nous exportions de la matière première sans transformation’’, signale le Pr. Nubukpo.

D’après l’économiste togolais, le système africain est extraverti. Et la deuxième extraversion contre laquelle les Africains devront lutter, d’après lui, c’est celle monétaire, en particulier en Zone franc. Et la troisième est intellectuelle. ‘’Nous avons l’obligation de produire une pensée endogène. Nous observons une incohérence de nos politiques publiques. Le discours macroéconomique africain reste très consensus de Washington. Il s’agit d’assainissement des finances publiques, des politiques monétaires qui sont plutôt monétaristes’’, dit-il.

Dans le cadre microéconomique, le Pr. Nubukpo estime que le discours semble être ‘’onusien’’, autour des Objectifs de développement durable (ODD). Ceci, après avoir été centré sur les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD).

Or, ce discours onusien renvoie, selon lui, dans son paradigme, à des travaux autour des questions d’accès, qui ont irrigué les programmes des Nations Unies pour le développement, avec des concepts comme l’Indice de développement humain (IDH). L’ODD 8, qui s’articule autour du travail décent, pense M. Nubukpo, est l’illustration de cette vision microéconomique qui se réfère plus à un modèle sur les droits d’accès. ‘’Nos dirigeants utilisent allégrement ces trois niveaux de discours, sans travailler leur cohérence. C’est pourquoi nous avons cette obligation, en tant que chercheurs, de construire une cohérence dynamique qui va irriguer des politiques publiques cohérentes’’, regrette le Pr. Kako Nubukpo.

Des politiques établies sous l’influence des institutions internationales

Son collègue de l’université de Ouagadougou fait remarquer que, par rapport aux programmes d’ajustement structurels aux plans d’émergence aujourd’hui, les pays ouest-africains ont la même trajectoire. Les axes se retrouvent toujours sur le même palier. L’accélération de la croissance, la réduction de la pauvreté, les questions de gouvernance sont toujours mises au-devant. Le service de base, le capital humain sont soulignés de façon importante et, depuis peu, l’industrialisation et l’émergence. ‘’Cela concourt à soutenir l’hypothèse d’une influence très forte d’une seule source qui rythme cette politique publique des institutions internationales, celles financières dans l’écriture de ces programmes. Par contre, cette influence a changé. Elle n’est plus de façon directe, comme dans les années 80 où les fonctionnaires du Fonds monétaire international (FMI) appelaient pour dire exactement ce qu’il fallait faire. Aujourd’hui, on peut, y compris sous l’apparence d’une forme de leadership d’Etat, voir des sociétés dans l’écriture des programmes de développement. Or, ces plans pèchent sur la non réflexion sur le financement endogène de ces programmes’’, indique le Pr. Ouédraogo.

En plus, l’universitaire précise que le secteur financier local est ‘’très peu présent’’ dans le diagnostic de son développement et dans sa contribution au financement de son pays. ‘’La question du financement d’un développement endogène n’est pas simplement le fait de mobiliser un montant de ressources requis. C’est plutôt une appropriation du développement. Si on ne l’autofinance pas, au moins en partie, on est dans l’incapacité de l’orienter’’, dit-il. Car l’économiste burkinabé signale que dans l’histoire du développement, ‘’il n’y a pas de possibilité’’ de mobiliser de façon ‘’importante’’ les financements internationaux. Ceci, quand on n’a pas mobilisé les financements nationaux. ‘’Les deux vont de pair. Cette sous-estimation du financement endogène est une limite à ces plans. La politique industrielle n’est pas une exception. Elle est plutôt une règle dans le développement. Les industries n’émergent pas à partir d’une politique globale qui considère que tous les secteurs étaient les mêmes’’, renchérit le Pr. Ouédraogo.

En fait, il explique que l’industrialisation est le produit d’une ‘’politique spécifique’’, avec des instruments et des outils ‘’spécifiques’’ destinés à ‘’privilégier’’ l’industrie. ‘’Or, les discours d’émergence ne sont en rapport avec aucun instrument concret d’appui à l’industrialisation. L’accès des entrepreneurs locaux au marché local n’est pas abordé. Ces plans sont aussi silencieux sur les chocs exogènes. Ils ne disent pas ce qui arrive quand il y a un choc climatique majeur. Dans le Sahel, chaque 5 ans, on a une crise alimentaire majeure et c’est une récurrence statistique établie depuis des décennies. Mais dans aucun des plans, on a, dans les hypothèses de risque, la prise en compte de cette récurrence systématique’’, poursuit l’universitaire.

Pr. Ahmadou Aly Mbaye : ‘’L’aide publique au développement est en crise’’

Concernant les sources traditionnelles de financement extérieur, le professeur d’économie à l’Ucad, Ahmadou Aly Mbaye, informe qu’elles sont devenues de plus en plus ‘’compliquées’’. ‘’L’aide publique au développement est en crise. Nos bailleurs traditionnels ont tous des difficultés. En Amérique, on a une polarisation des revenus et une difficulté de la classe moyenne. Et quand c’est comme ça, les gouvernements ont tendance à régler les problèmes internes, d’abord. La France a des difficultés’’, affirme l’économiste sénégalais.

C’est pourquoi le Pr. Mbaye pense qu’il faut, désormais, compter sur ses propres forces, en utilisant les sources de financement de ses programmes politiques et projets de développement. Toutefois, il précise que le système international laisse ‘’peu d’espace’’ à la fiscalisation des économies africaines.

‘’Tous les pays en développement recherchent des investisseurs. Ceux-ci ne connaissent pas l’Afrique. Le système est tel que, quand un investisseur doit venir, il doit se fonder sur les chiffres de quelques institutions de notation, en particulier le FMI. Or, le niveau de crédibilité de ces chiffres fait défaut. Les Etats, pour encourager ces investisseurs, leur offre des avantages extraordinaires’’, fait-il savoir. Selon lui, très peu de gens regardent les dépenses fiscales qui sont des exemptions qu’on donne à des activités pour les encourager. Elles sont publiées par très peu de pays. Et ce sont, en général, les entreprises qui sont dans le secteur minier qui en bénéficient. Par contre, les PME, les entreprises de femmes, celles villageoises qui en ont besoin n’en ont pas.

Pour le Pr. Aly Mbaye, beaucoup de paradigmes qui ont marché ailleurs ne fonctionnent pas en Afrique. Car le continent a des sociétés de rente. ‘’La compétition se fait au niveau du partage des ressources et non de leur création. Et elle se fait forcément au détriment de la création des ressources. Il y a des forces constituées extrêmement puissantes qui se partagent les ressources. Il y a beaucoup de transferts de l’impôt, des sociétés multinationales qui sous-déclarent leurs impôts dans les pays africains où les capacités des administrations fiscales sont plus faibles pour payer l’impôt, là où les taux d’imposition sont supposés être plus faibles. On est dans un contexte où l’économie est captée’’, ajoute-t-il.

Dans un tel contexte, l’économiste sénégalais recommande la régionalisation. Vu qu’il soutient que les économies africaines sont ‘’encore faiblement complémentaires’’. ‘’Il faut sortir nos économies de la logique de capture dans laquelle elles sont. On confiera tout ce qui est difficile à réformer à une institution supranationale et soustrairait ce domaine aux institutions nationales. La gestion des infrastructures où il y a énormément de corruption doit être régionalisée, de même que celle monétaire au niveau de l’Ecowas. C’est ce rôle que l’on devrait assigner à l’intégration régionale. C’est-à-dire gérer des domaines qui sont, par définition, soumis au régime de rente et aux barrages pour le contrôle des ressources’’, prône-t-il.

L’équation de la monnaie commune

Et dans le cadre de l’intégration monétaire, le Pr. Mbaye estime qu’il faut mettre en place un système ‘’techniquement fort’’. Ceci, pour garantir la stabilité des systèmes monétaires africains et aussi leur efficacité. ‘’Les économistes ne seront jamais d’accord sur les systèmes de change. Il faut essayer de voir, dans nos économies, quelles sont les pesanteurs et éviter que les recettes qui, soi-disant marchaient ailleurs, ne puissent pas marcher ici, à cause de ces pesanteurs’’, dit-il. L’économiste rappelle qu’on a eu des chambres, des mécanismes de compensation en Afrique et cela ‘’n’a jamais marché’’. Le dernier échec est entre la zone Cemac et celle CFA. ‘’Quand on voyageait au Cameroun, on pouvait y aller avec des CFA et les échanger avec le même taux de change. Ensuite, les banques centrales faisaient les compensations. Mais cela a arrêté. Les deux banques centrales n’ont pas communiqué. Mais il y a une crise de confiance terrible. Les Africains ne se font pas confiance. Les seuls réseaux sur lesquels les gens se font confiance ne sont pas formels. La confiance existe dans les institutions traditionnelles, mais pas au niveau des institutions modernes. Les gens ne se sentent pas obligés d’honorer leurs créances vis-à-vis de leurs pairs’’, regrette-t-il.

Cependant, le Pr. Aly Mbaye signale qu’on ne peut pas occulter la place du Nigeria. Si on doit mettre en place un système CEDEAO, il soutient qu’on ne peut pas l’ignorer. ‘’C’est le géant sous-régional. Ceci en termes de population, de PIB et de commerce. Si on doit avoir une monnaie commune, le Nigeria sera le leader naturel. Il ne faut pas qu’on se voile la face. Il faut qu’on gomme les barrières francophones et anglophones’’, dit-il.

A ce propos, son collègue de l’université de Lomé reconnait que, globalement, les pays francophones ont ‘’peur’’ du Nigeria. ‘’Et le Nigeria, lui, pense que les pays francophones, c’est la France’’, renchérit le Pr. Kako Nubukpo.

Selon l’économiste togolais, pour la monnaie, les pays de la sous-région ont 4 options. La première est celle des chefs d’Etat, liée aux critères de convergence. Ils sont au nombre de six. ‘’On se rend compte que, sur ces 6 critères, ce sont les Etats de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) qui en sont les plus proches. Ces Etats, via le franc CFA, ont toujours essayé d’appliquer une discipline dans le cadre de la surveillance multilatérale’’, dit-il.

Donc, ce sont les questions de faiblesse de l’inflation, d’un endettement inférieur à 70 %, d’une volatilité du taux de change réduite, etc. ‘’Si, dans les 15 Etats de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) on devait créer l’Eco, le Togo serait le 1er pays. Il est le seul à respecter les 6 critères de convergence de l’UEMAO. Les autres respectent presque tout sauf le critère du déficit budgétaire sur le produit intérieur brut (PIB) qui doit être inférieur à 3 %. Les autres sont plus proches des 6 %’’, relève-t-il.

Si on s’en tient aux critères de convergence nominales, M. Nubukpo note que l’option 1, c’est que les Etats de la Zone franc rentrent dans l’Eco et que les autres les rejoignent au fur et à mesure qu’ils respectent ces critères. La deuxième, c’est de ne pas s’en tenir à ces critères, mais à ceux réels. C’est-à-dire le PIB/tête. A ce propos, les 3 bons élèves de la CEDEAO sont le Cap-Vert, le Ghana et le Nigeria. La Côte d’Ivoire est le 4e et le Sénégal 5e. Là, il est observé que les tracteurs de la dynamique de la monnaie Eco ne sont plus les pays de la Zone franc. La dernière option, c’est la dualité entre deux Eco ; à savoir un Eco CFA arrimé à l’euro et un Eco naira piloté par le Nigeria.

‘’Quand on lit la déclaration du Conseil des ministres de la ZMOA, la semaine dernière, qui attaque clairement la Zone franc, il n’est absolument pas impossible qu’on arrive à avoir deux Eco dans notre espace CEDEAO’’, prévient l’économiste togolais. Ainsi, il précise que ‘’l’Eco est un projet de monnaie commune et non de monnaie unique. Nous avons le défi de l’intégration régionale’’, conclut-il.

MARIAMA DIEME

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