Fin du franc CFA : une cicatrisation d’une blessure de guerre ?

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L’annonce de la fin du franc CFA est pour nous une délivrance de trois grandes blessures que la colonisation nous a infligée : la blessure culturelle, la blessure économique et la blessure politique.

Sur le plan culturel l’adoption de langue du colon a été interprétée par certains amoureux de la langue française comme un apprivoisement d’un outil du dominateur par le dominé afin de précipiter sa libération. L’algérien Kateb Yacine a dit à ce propos que « la langue française est notre butin de guerre ». Sauf qu’un butin, c’est ce qu’on prend à l’ennemi lors d’un conflit armé : il s’agit plutôt ici de quelque chose que l’ennemi nous a imposé comme symbole ou, pire, comme séquelle de sa domination. La langue française est, sous ce rapport, une blessure de guerre : elle est l’emblème de la conscience servile qui renvoie à la conscience du maître l’image flattée de sa victoire ! On a construit des mythes inhibiteurs autour de la nécessité d’une langue d’intégration africaine oubliant au passage qu’avant la colonisation il y avait des langues africaines (Swahili, Peul, etc.) qui ont géographiquement et démographiquement fait de grands pas dans cette intégration.

Lors du deuxième Congrès des écrivains et artistes noirs tenu en 1959 à Rome, le malgache, Jacques Rabemananjara déclarait fièrement ceci : « Il ne serait donc pas exact de parler de notre « aliénation ». Si « aliénation » il y a, c’est plutôt la langue elle-même qui en serait affectée. Nous nous sommes emparés d’elle, nous nous la sommes appropriée, au point de la revendiquer nôtre au même titre que ses détenteurs de droit divin […] Notre Congrès, à la vérité, c’est le Congrès des voleurs de langue. Ce délit, au moins, nous l’avons commis ![…] Nous pouvons encore parler la même langue que François Mauriac, utiliser les mêmes vocables qu’Hemingway. Mais nous n’avons pas le même langage qu’eux : les mots, par le miracle de la transmutation, ont pris sur nos lèvres et sous notre plume un contenu qu’ils n’ont pas et n’auront jamais acquis chez leurs usagers d’origine.[…] La vérité est que sous l’impératif de notre drame nous parlons malgache, arabe, wolof, bantou, dans la langue de nos maîtres.[…] Le trésor qu’elle dépose en nous, nous le lui rendons par l’originalité dont nous l’enrichissons à notre tour.[…] La littérature, française en particulier sait quelle part de renouvellement, d’approfondissement et de rayonnement elle doit à nos poètes et romanciers.» ( « Les fondements de notre unité tirés de l’époque coloniale » In Présence africaine, numéro 24-25 février-mai, 1959, pp. 66-81).

Il faut reconnaître que c’est là le plus bel hymne d’amour et de gratitude qu’un dominé pouvait rendre à son oppresseur. La beauté du style cache mal cependant une forme de résignation et de mépris de soi. Comment peut-on s’enorgueillir d’enrichir la langue d’autrui alors qu’on pouvait le faire pour la sienne ? Or voyons comment un défenseur de la langue française contre le mythe et l’hégémonie du latin et du grec, Joachim Du Bellay, avait réglé le problème « Donc les langues ne sont nées d’elles-mêmes en façon d’herbes, racines et arbres, les unes infirmes et débiles en leurs espèces, les autres saines et robustes, et plus aptes à porter le faix des conceptions humaines : mais toute leur vertu est née au monde du vouloir et arbitre des mortels ». Il n’y a pas de langue qui ne puisse élaborer les pensées les plus complexes de la science et de la littérature, tout est d’abord une question de volonté, et principalement, de volonté politique. Une langue véhicule une culture, or toute culture est promue par une politique !

D’ailleurs, s’il est possible de renouveler et d’enrichir une langue étrangère pourquoi ça ne le serait pas pour les langues autochtones ? Nous pouvons êtres fiers d’être polyglottes, mais à condition que ça ne se fasse pas contre nos langues nationales, que la langue étrangère ne soit pas subie, imposée. Dans l’enseignement, nos enfants sont victimes de la tyrannie du français, et personne ne peut mesurer le nombre d’élèves injustement éjectés du système à cause de cette tyrannie du français. Qu’on ne vienne surtout pas nous opposer l’argument de la pluralité des langues dans nos nations fragiles : il en a été ainsi pour toutes les nations !

Sur le plan économique, la blessure était devenue un handicap : le franc CFA n’est pas seulement une monnaie, c’est un moyen de contrôle direct du colon sur nos économies. Pire, l’obligation faite aux pays de la zone franc de déposer la moitié de leurs réserves dans le Trésor français n’est ni plus ni moins qu’une prime versée par l’esclave au maître pour sa « vénérable bonne oppression ». C’est pourquoi l’abolition du franc CFA est pour nous un autre palier dans le processus d’abolition de l’esclavage. Comme on le dit, dans l’expression « souveraineté monétaire », le plus important pour nous n’est pas le mot « monétaire », mais plutôt « souveraineté ». Il y aura certainement des difficultés, des crises même, mais nous devons préférer la liberté dans la pauvreté à l’opulence dans l’esclavage.

Nous n’avons pas en réalité une économie, nous avons juste des succursales de l’économie des pays du nord. La preuve en est qu’aucune politique de transformation n’a jamais été initiée dans nos pays. Qu’avons-nous fait de nos 365 jours d’ensoleillement ? Notre fameux Kinkéliba national n’aurait-il pas pu être apprivoisé et cultivé pour lutter contre ce cancer qu’est la désertification ? On aurait créé une Agence nationale de lutte contre la désertification, on l’aurait confiée à quelqu’un comme Aly Aïdar et il ferait sans aucun doute des résultats spectaculaires ! Qu’avons-nous fait de nos 700 km de côtes ? Nous souffrons d’une absence totale de culture de la transformation parce que nous avons une mentalité de dominés : dans notre subconscient nous ne devons pas créer. Nos ancêtres nous ont légué une science embryonnaire que nous n’avons jamais tenté de mettre en valeur.

Sur le plan politique également la blessure est prouvée par l’inadéquation entre nos instituions et nos réalités. Le caractère extraverti de notre économie n’est que le pendant du caractère aliéné de nos politiques. Comment un pays comme le Sénégal peut-il se permettre d’avoir une institution comme le Conseil économique social et environnemental ? A quoi sert ce machin confié à Aminata Mbengue Ndiaye ? L’État est devenu une source de rentes sans scrupule : on crée des organes pour caser une clientèle politique ; ce qui fait que l’État n’existe chez nous que sous forme féodale. Nos institutions politiques n’ont aucun ancrage dans nos réalités socio-culturelles.

Nos banques étouffent les initiatives individuelles ; le partage du gâteau entre politiciens fait que le salaire des travailleurs ne leur permet de monter aucune initiative privée ; les dépenses de prestige permettent d’entretenir l’élite locale et celle étrangère. Derrière chaque scandale il y a des politiques et des affairistes qui s’enrichissent et, très généralement, les parrains de la mafia locale sont logés au cœur de la françafrique. Les scandales Elf et Bouygues sont encore récents dans les esprits. C’est dire si le chemin de la délivrance est encore long et parsemé d’embûches. Le prochain combat à remporter sera plus important que tous les autres, car il est d’ordre culturel.

Alassane K. KITANE
Professeur au Lycée Serigne Ahmadou Ndack Seck de Thiès
Président du Mouvement citoyen LABEL-Sénégal

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