“La Haine” à l’amour : comment le film culte de Mathieu Kassovitz a conquis Cannes, avant de marquer toute une génération

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Il y a 25 ans, le 31 mai 1995, ce long-métrage désormais classique sortait sur les écrans des cinémas français. Quelques jours avant, il avait déjà fait sensation sur la Croisette.

Un accident entre un homme à moto et une voiture de police, une blessure à la jambe et des circonstances troublantes mettent le feu aux poudres. En pleine épidémie de coronavirus, le 19 avril dernier, un quartier de Villeneuve-la-Garenne (Hauts-de-Seine) s’est embrasé et des heurts ont opposé des habitants aux forces de l’ordre. Des faits qui font résonner, vingt-cinq ans plus tard, le point de départ du film La Haine, qui a marqué toute une génération.

Le réalisateur, Mathieu Kassovitz, le trio d’acteurs principaux du film, Vincent Cassel, Hubert Koundé et Saïd Taghmaoui, le producteur du film, Christophe Rossignon, et toute l’équipe ont passé deux mois à Chanteloup-les-Vignes (Yvelines) pour tourner ce long-métrage qui raconte vingt-quatre heures de la vie de trois jeunes de cité. En un quart de siècle, La Haine est devenu culte. Un statut qui a commencé à s’écrire bien loin de son lieu de tournage, dans le Sud, où tout ce petit monde s’est retrouvé en mai 1995 au pied des marches du palais des Festivals de Cannes (Alpes-Maritimes) pour un choc des cultures entre smoking, strass, paillettes, merguez et rap.

La relation entre Cannes et le film débute quelques mois auparavant. Christophe Rossignon dévoile à Gilles Jacob, alors directeur du Festival, une version non définitive. “Il manque quelques sons, le film n’est pas encore mixé, détaille le producteur. Gilles Jacob tombe de l’armoire et m’assure qu’il va le sélectionner. ‘Faites tout pour être prêt pour le Festival’, me dit-il.” Une fois le film terminé, le producteur organise quelques projections pour la presse avant le rendez-vous cannois. Le magazine Premiere, alors dirigé par Alain Kruger, fait partie des chanceux. “C’était une claque, on est sortis emballés par le film, raconte l’ancien rédacteur en chef du mensuel. On décide dans l’urgence de faire la une du numéro spécial Festival avec le film.”

Croisette des mondes
Le critique Jean-Jacques Bernard interroge 25 personnes du film et envisage une photo de groupe pour la couverture. “Mais ça ne fonctionnait pas, on a donc décidé de mettre Mathieu Kassovitz.” Ce sera donc la tête du réalisateur en très gros plan. “Avec le recul, quand je la revois, je la trouve moche cette couverture”, concède aujourd’hui le journaliste. Elle lui vaudra aussi une belle engueulade du réalisateur. “Je lui ai dit que je ne voulais pas que ce soit moi en une. Or là, on ne peut pas faire plus gros…”, peste encore aujourd’hui celui qui s’était fait connaître deux ans plus tôt avec Métisse.

Cette anecdote illustre le malentendu naissant entre le réalisateur et les journalistes. A Cannes, Mathieu Kassovitz, qui n’aime pas la promotion, enchaîne les interviews. Radio, quotidiens, hebdomadaires, télévisions, tout y passe. Saïd Taghmaoui, Shurik’n – membre du groupe de rap IAM – et lui ont même pris l’avion pour retourner à Paris, la veille de la projection du film, pour participer à l’émission de Bernard Pivot “Bouillon de Culture”, afin d’y évoquer la banlieue. “Cela m’avait choqué que Bernard Pivot, un homme de lettres que j’admire, n’arrive pas à prononcer correctement NTM, s’étonne encore aujourd’hui le réalisateur. On était dans un autre monde.”

On n’était pas prêts pour la médiatisation. On a découvert les photographes qui t’insultent pour que tu tournes la tête vers eux pour avoir la bonne photo.
Mathieu Kassovitz, réalisateur
à franceinfo

Le décalage entre ces jeunes artistes, venus défendre un film sur les quartiers, et le monde des médias éclate. “Personnellement, être à Cannes me fait flipper. Ça me fait peur d’être confronté à ce genre de situations (être interviewé par un journaliste)”, concède Vincent Cassel à l’époque. “Mais dans 99% des cas, ça s’est très bien passé avec la presse”, tempère Mathieu Kassovitz.

Les 1% restants ? Une entrevue avec un journaliste qui lui soutenait que Hubert, joué par Hubert Koundé, tuait Notre-Dame, le policier interprété par Marc Duret, à la fin du film. “Je lui ai demandé pourquoi il avait créé ça dans sa tête ?”, explique le réalisateur. La conversation se terminera dans les larmes (de l’intervieweur). Mathieu Kassovitz ne goûtera pas non plus le traitement réservé au film par le magazine VSD. “L’hebdomadaire avait sorti un article ‘Apprenez à parler banlieue’. J’ai dit aux journalistes que je n’avais pas aimé ce qu’elles avaient fait, qu’elles n’avaient pas compris le message qu’on voulait faire passer”, se rappelle-t-il. “J’ai une grande gueule et je n’avais pas peur de dire aux journalistes qu’ils avaient tort”, résume-t-il.

Les copains d’abord
A Cannes, Mathieu Kassovitz, Christophe Rossignon et le trio Cassel-Taghmaoui-Koundé ne sont pas venus seuls. “On a invité des gens qui ont travaillé sur le film, des gens de Chanteloup, retrace le producteur. On voulait respecter la dimension collégiale du film.” Ainsi, François Levantal, qui joue le dealer Astérix, ou encore Marc Duret sont de la partie. “Je n’avais travaillé qu’une journée sur le film, le dernier jour du tournage. Je me retrouve à Cannes et je n’ai toujours pas compris ce qu’il s’est passé”, s’amuse François Levantal.

“C’est parti en vrille, l’hôtel Martinez doit encore se rappeler de ce mélange de gars du cinéma et de ‘cailleras'”, rigole-t-il. “C’était la banlieue qui débarque à Cannes, synthétise Marc Duret. Il y avait une volonté de faire connaître ce monde à celui du cinéma.” Des rappeurs sont également de la partie car le long-métrage s’accompagne d’un disque – lui aussi devenu culte – La Haine, musiques inspirées du film. “Nous sommes arrivés à Cannes sans argent, avec 40 lascars”, se remémore dans So Film Laurence Touitou, ancienne boss de Delabel, la maison de disques à l’origine du projet. Parmi eux figure aussi Nuttea, qui apparaît sur le titre d’IAM, La 25e image.

“J’étais un jeune artiste qui débarquait et j’étais autant émerveillé que consterné”, affirme-t-il. Car la joyeuse troupe dénote dans l’univers cannois, attire les regards, les réflexions et, parfois, la bêtise.

Je portais des dreadlocks et j’étais inconnu du grand public. J’ai entendu quand je marchais dans la rue : ‘Tiens il y a Yannick Noah’ ou encore ‘C’est qui ce nègre ?’ C’est la première fois qu’on parlait de moi comme ça.
Nuttea, rappeur
à franceinfo

Mathieu Kassovitz se souvient lui d’un “joyeux bordel”. L’équipe se laisse porter par l’euphorie. “On est vite devenus les chouchous du Festival. Cannes a besoin de ça, on a fait partie de cette énergie, on a apporté de la fraîcheur, assure le réalisateur. C’était la fête, on sentait que les gens nous aimaient bien.” Toute la bande se prépare dans la bonne humeur à la projection du 27 mai. Encore faut-il que tout le monde ait une place.

Une tâche délicate à laquelle Christophe Rossignon va s’atteler en négociant avec le chef du protocole. “Il me fallait 100 places, on ne m’en donne que 50. Je négocie, j’insiste. Il finit par m’en donner 30 de plus en me disant qu’il fait un gros effort”, sourit le producteur. Mais ce dernier ne lâche rien et assure qu’il ne laissera “personne sur le carreau”. “Au bout de dix minutes, il me donne des places prévues pour d’autres, cinq par-ci, cinq par-là et me dit ‘Sortez et ne dites jamais ça à personne’.”

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