TRAFIC INTERURBAIN, COUVRE-FEU – Macky Sall décode le message de la rue

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Le gouvernement sénégalais a décidé de procéder à l’assouplissement des mesures de restrictions prises dans le cadre de la lutte contre la propagation de la pandémie dans le pays. Un nouveau desserrement qui s’explique à bien des égards par la pression exercée dans la rue par des jeunes excédés par les restrictions. Ces émeutes prennent de l’ampleur et gagnent peu à peu l’ensemble du pays, tel que décrit par une note du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (Caps) du Quai d’Orsay, publiée par La Tribune et intitulée «L’effet pangolin : la tempête qui vient en Afrique ?». Cela, face à un Etat en manque de stratégie de riposte connue et acceptée de tous.

Après Thiès, Touba, Mbacké (pour la levée de l’interdiction du transport interurbain), Tambacounda (intifada des Jakartamen) et Cap Skiring (émeutes de l’eau), de nouvelles manifestations avaient éclaté avant-hier, mercredi 3 juin, à Dakar, notamment à Niary Tally, Grand Yoff, Grand-Dakar et Pikine, mais aussi à Kaolack et Kaffrine. Pour réclamer la levée du couvre-feu, des jeunes ont brûlé des pneus et barré les routes en guise de contestation. Ces derniers se disaient ennuyés par les mesures de restriction qui ne leur permettraient plus de mener correctement leurs business pour subvenir à leurs besoins et à ceux de leurs familles.

LE DEGOUT GENERALISE, FAIT ENTENDU PAR MACKY

Ces cris de ras-le-bol des jeunes, un peu partout sur l’étendue du territoire, ne sont pas tombés dans l’oreille d’un sourd. En Conseil des ministres, mercredi 3 juin dernier, le chef de l’Etat, Macky Sall avait instruit les ministres en charge des Transports terrestres et aériens, en relation avec le Ministre de l’Intérieur, de travailler avec les partenaires du secteur des transports, à la levée des restrictions, selon des modalités à convenir. Sitôt dit, sitôt fait. Car, ces ministres se sont exécutés hier, jeudi 4 juin, en annonçant l’ouverture des lieux de rencontre et de rassemblements, à savoirles restaurants, les salles de sports, à l’exception des bars ou encore de la plage interdite aux rassemblements. A ne pas oublier la mesure d’allégement des heures du couvre-feu, ramenées de 21h à 23h jusqu’à 5h du matin. Ce dégoût généralisé des jeunes du pays très dynamiques dans l’informel, loin s’assimiler à une quelconque défiance de ces jeunes face à l’autorité pour avoir été relativement sages durant 3 mois, est à mettre sous le compte du pilotage à vue dont ont fait montre les autorités. Entre reculades spectaculaires, décisions controversées et stratégie de riposte inexistante, ou du moins inconnue et/ou incomprise des populations, des citoyens ne sachant plus à quels saints se vouer ont décidé de prendre leur destin en main. Ou plutôt, ils ont préféré braver les dangers de Covid-19 dans la rue, plutôt que d’assister impuissants à la faim et aux conditions précaires dans lesquelles ils vivent. Qui plus est, le chef de l’Etat invitait les populations à «apprendre à vivre avec la maladie». Pourquoi pas eux ?

LA NOTE DU QUAI D’ORSAY PRISE TRES AU SERIEUX

Entre une jeunesse qui se fait de plus en plus menaçante et des mesures jugées impopulaires et incompréhensibles du 11 mai dernier, car n’ayant pas empêché la maladie de se propager et sapant ainsi la batterie de mesures «efficaces» prise tout au début de la pandémie, le choix est vite fait par le président Macky Sall et ses services. Une oreille attentive à la rue, qu’il faudrait mettre en relation avec la note du Quai d’Orsay sur l’Afrique et les conséquences de la pandémie. Dans ladite observation du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (Caps) du Quai d’Orsay publié par La Tribune, intitulée «L’effet pangolin : la tempête qui vient en Afrique ?», les auteurs estiment que la pandémie de Covid-19 pourrait être «la crise de trop, qui déstabilise durablement, voire qui mette à bas des régimes fragiles (Sahel) ou en bout de course (Afrique centrale)». Même si la divulgation de cette analyse, destinée à un cercle restreint, avait enflammé les réseaux sociaux et suscité une levée de boucliers contre la politique «Françafrique», il demeure évident que les palais africains ont pris la pleine mesure de la Note. A l’image de ses pairs africains aux «régimes fragiles» pour les Etats du Sahel et aux «régimes en bout de course» pour ceux d’Afrique du Centre, le président Macky Sall a compris que les mesures de restrictions sont en train de saper l’équilibre fragile de l’informel, économie de survie quotidienne essentielle au maintien du contrat social. Par conséquent, après le déterrement de la hache de guerre par son opposition «radicale» à cause de la gestion jugée «scandaleuse» de la Covid-19, et de la colère des enseignants victimes de stigmatisation pour certains, le chef de l’Etat, Macky Sall n’a pas vu … l’intérêt à se mettre à dos la jeunesse du pays. Cela, si bien évidemment, il ne veut pas que les prédictions du Caps du Quai d’Orsay ne se réalisent au Sénégal, encore qu’il a déjà perdu deux années dans le quinquennat du dernier mandat. De toute évidence, le Quai d’Orsay n’hésitera pas à trouver «d’autres formes d’autorités africaines crédibles pour s’adresser aux peuples afin d’affronter les responsabilités de la crise politique qui va naître du choc provoqué par Covid-19 en Afrique», tel que suggéré par le Caps.

REACTIONS…REACTIONS…

DOCTEUR SOULEYMANE LO, SOCIOLOGUE : «C’est une très grande reculade de la part de l’Etat…»

«Evidemment, c’est une très grande reculade de la part de l’Etat, face à la situation actuelle où il a été de part et d’autre secoué par sa propre population qui réclamait la levée de l’Etat d’urgence, d’une manière générale, qui n’avait pas de sens à son regard. Parce que simplement l’Etat d’urgence a causé autant de difficultés, surtout économiques, du point de vue des acteurs en tout cas, particulièrement dans le cadre du transport, qui n’arrivaient plus véritablement à subvenir à leurs besoins et qui, s’ils devraient continuer donc dans cette situation, ce serait encore catastrophique. Alors, l’Etat, face aux multiples manifestations des transporteurs, tout comme d’autres acteurs tels que les jeunes, revient encore donc sur ses décisions une seconde fois pour alléger les mesures dans le sens de se réconcilier effectivement avec la volonté de sa population. Ce que je peux peut-être donc retenir parrapport à ces décisions, c’est que c’était des décisions qui s’imposaient d’elle-même : soit l’Etat les prend d’une manière ou d’une autre, soit les populations elles-mêmes également décident d’en découdre, adviendra que pourra. Là, véritablement, malheureusement, ce qui est à déplorer, c’est que l’Etat a commis autant d’erreurs dans les procédures de mise en d’œuvre de ses mesures, à mon avis, parce que les trois acteurs essentiels qui participent dans la vie d’une économie sont l’Etat, les ménages et les entreprises. Alors, dans les entreprises, malheureusement au niveau de l’aide ou de l’appui financier dont il était question, en tout cas dans le cadre du transport, on n’avait pas tellement tenu compte d’autres types d’acteurs connexes qui interviennent dans le cadre du transport tels que les chauffeurs, les apprentis, les coxeurs (rabatteurs). Et cela n’a pas été pris en compte ni dans l’appui financier ni dans l’aide alimentaire. Parce que dans l’aide alimentaire, malheureusement, l’Etat n’a aidé que les ménages inactifs c’està-dire les acteurs qui n’ont jamais été actifs dans la population, en tout cas qu’il a toujours d’ailleurs aidé, en général, pour 80%.

C’était donc pour ceux qui étaient bénéficiaires de la bourse sociale qui, d’une manière ou d’une autre, du point de vue économique, n’ont rien apporté par apport à des données économiques. Alors que ceux qui travaillent sont ceux-là même qui se sont retrouvés au chômage, malheureusement, et qui n’ont pas été aidés, qui ont fini par lâcher parce qu’ils ne pouvaient plus continuer sans avoir un sou. Vous regardez leurs discours et vous constatez que ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas respecter le couvre-feu, ni l’Etat d’urgence, mais c’est parce qu’à l’impossibilité nul n’est tenu. Et que le couvre-feu et ses mesures constituent une loi injuste. Et, comme le disait Saint Augustin, «à une loi injuste, nul n’est tenu d’obéir». Et c’est ce qui a entrainé donc toutes ces manifestations et il est heureux de constater que l’Etat recule, encore une fois, pour pouvoir être en phase avec la demande sociale, en prenant des mesures d’allégeance».

MODOUNDIAYE, SYNDICALISTE SECTEUR DES TAXIS «Nous avons obtenu gain de cause, mais pas une satisfaction totale»

«Nous avons obtenu gain de cause, mais pas une satisfaction totale parce que l’ouverture des gares routières et des transports interurbains est accompagnée de conditions. Remplir ces exigences demande beaucoup de moyens dont nous ne disposons pas. Ce que nous attendons de notre ministre de tutelle (Oumar Youm), du ministre de l’Intérieur (Aly Ngouille Ndiaye) et du président de la République (Macky Sall), c’est des mesures d’accompagnement et très rapidement pour l’effectivité de ces exigences. Que le ministre des Transports terrestres, Oumar Youm, mette à disposition les moyens que sont les gels hydro alcooliques et les masques dont il parle ! Il n’a encore rien donné aux transporteurs, ni de gels, encore moins des masques aux chauffeurs. Et, vous savez qu’un chauffeur qui a garé son véhicule depuis des mois n’a pas les moyens de se payer des gels et des masques. Que le ministre (Oumar Youm) mette d’abord à disposition les moyens, avant d’édicter les mesures !».

MBAKHANEGOMIS, SYNDICALISTE DES TRANSPORTS «Maintenant, l’heure est de réorganiser, d’assainir le secteur mais également…»

«Nous remercions le président de la République pour avoir étudier les messages en profondeur des uns et des autres, allant dans le sens de lui donner la bonne information et de faire des suggestions. Je remercie toute la presse, sans exception, pour nous avoir permis de passer les informations. Je pense que lors de la dernière déclaration à la nation, le 11 mai dernier du président de la République, je faisais partie des responsables qui avaient le privilège de donner leur point de vue sur sa déclaration. C’est dans ce sens qu’il a commencé à desserrer, en autorisant l’ouverture des marchés hebdomadaires et des lieux de cultes. Donc à cette même occasion, nous remercions vivement et de façon sincère l’ensemble du secteur des transports routiers du Sénégal, mais tout particulièrement les secteurs du transport interurbain et urbain. Pourquoi ? Parce qu’avec toute la lourdeur, toutes les difficultés liées à ces mois passés sans activités, ils ont préservé leur dignité, leur honneur, leur noblesse pour traverser la situation. Nous remercions tous ceux qui ont, de près ou de loin, participé à l’effort durant ces trois mois. Et ça va continuer et ça doit continuer parce que la maladie (à Covid19) est là, elle persiste. Maintenant, l’heure est de réorganiser, d’assainir le secteur mais également de pouvoir identifier quels sont les droits et devoirs, de pouvoir exercer son métier sans affecter personne».

Fatou NDIAYE et Ndeye Anta DIENG – SUDONLINE

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