CHRONIQUE MÉDIA – Moi David, geôlier en chef de Jammeh

0
348

De détenteur d’hommes en mal avec la loi et – assez souvent – seulement avec le régime en place quand Yaya Jammeh, alors tout-puissant président autocrate de la Gambie, régnait en maître incontesté, David Colley est passé de l’autre côté de la cellule. Il était sur la sellette cette semaine, plus de trois ans après la chute de Jammeh. Plus exactement hier jeudi, il comparaissait devant la Commission vérité, réconciliation et réparation de la Gambie, plus communément appelée TRRC. De sa “prison” bien dorée de la Guinée équatoriale, comme beaucoup de Gambiens à l’étranger, Yaya Jammeh a pu suivre sur les réseaux sociaux le récit de ses années de braise au pouvoir, version cour de prison.

Directeur général de l’Administration pénitentiaire gambienne, plusieurs fois nommé, plusieurs fois démis de ses fonctions “sous Jawarah comme sous Jammeh”, précise-t-il, il symbolise le visage hideux du règne de Jammeh, en matière de privation de liberté. Avant qu’il ne se retrouve devant cette commission, l’air presque hagard et l’esprit absent, au point de se faire rappeler, par le teigneux Essa Mb. Faal, le Lead Counsel, une sorte de procureur, qu’il se devait d’être plus attentif : “Les choses sont sérieuses”, le prévient-il.

CONDITIONS INHUMAINES – Au lendemain du changement de régime, les graves suspicions qui pesaient sur ce septuagénaire en matière de violation des Droits de l’homme l’ont amené à la détention à Mile 2. Il y a découvert de plus près alors le “chamber pot”, ou pot de mayonnaise vide de 5 litres, dont les prisonniers gambiens se servent pour faire leurs besoins, entre 18 h et 8 h, à défaut d’avoir des toilettes dans leurs cellules.

Mais son régime de détention est sans doute plus doux et moins inhumain, malgré tout. Il n’est plus question de torture systématique, d’empoisonnement, de disparition, encore moins de détention secrète comme sous le règne du tyran. Pour une population carcérale globale de moins de 700 personnes (plus de 10 000 au Sénégal ou, plus effarant, les 2 300 000 prisonniers aux Etats-Unis), la Gambie, avec ses trois prisons (Mile 2, la plus grande, Jeshwan et Janjaburreh, les deux autres centres secondaires de détention) a connu l’un des pires systèmes de détention au monde. Des dizaines de prisonniers mourraient dans les geôles de Jammeh, chaque année de béribéri, douleurs abdominales, malnutrition, d’anémie et, plus incroyablement, d’empoisonnement. Cette dernière pratique était tellement connue que certains prisonniers rejetaient systématiquement la nourriture qui leur était servie.

TUEURS A LA SOLDE – Baba Jobe, un prospère homme d’affaires qui fut un des leaders du parti APRC, servit de prête-nom à Yaya Jammeh pour ses affaires. Pour le ploutocrate Jammeh, cela allait de la boulangerie à la boucherie, en passant par tout ce qui pouvait rapporter de l’argent en Gambie. Tombé en disgrâce, Baba Jobe finit en prison où il était averti des risques, au point de refuser tout aliment de ses geôliers, comme le raconte sa veuve Tinda Jaiteh, passée en début de semaine devant la commission. Cela ne l’empêcha pas de se faire tuer par l’escadron de la mort de Jammeh. Les Junglers – escadron de la mort de Jammeh – le trouvèrent dans un hôpital de la capitale gambienne où il était hospitalisé en tant que détenu malade, pour le tuer par asphyxie. “Je donnais des milliers de dalasis par mois à David Colley et ses hommes pour sauver mon mari. J’ai acheté des téléviseurs et lecteurs DVD qui ont fini entre les mains de David Colley…”. Une corruption assumée par la dame qui voulait à tout prix sauver son homme. Pour rien ! Finalement, pour ne voir que son mari mourir tragiquement.

‘’FONDE’’ LE MATIN, COUSCOUS LE SOIR – Pour ceux qui survivaient au “pap every morning” (‘’fondé’’) au “cherreh every night” (couscous tous les soirs, infect précisent les détenus qui ont témoigné), le menu alimentaire des détenus gambiens était à l’image d’un pays rongé par la ploutocratie : tout se volait. Les provisions pour l’alimentation des prisonniers étaient détournées par Mister Colley, selon les détenus et gardiens de prison qui ont témoigné. “Quand on abattait un boeuf à la cuisine, on n’en voyait pas la viande ; ce sont les abats qui parvenaient dans nos maigres assiettes”, raconte l’un d’eux devant la commission. David Colley avait un système de prévarication tellement rôdé et impuni que même des agents pénitentiaires étaient affectés en permanence à sa ferme où ils servaient de cultivateurs, tout en devant payer eux-mêmes leur transport pour s’y rendre…

Comme avant lui, bien d’autres anciens officiels gambiens qui ont servi sous le régime de Jammeh et qui ont eu à témoigner devant la commission, à plusieurs reprises, la réponse de Mister Colley pour se disculper aura été : “Je n’y pouvais rien. J’étais un soldat aux ordres.” Cela rappelle bien avant lui Isatu Njie Seydi, la bonne dame qui fut la vice-présidente bien arrangeante de Jammeh. Vingt de ses 22 années de règne au total ! Son passage devant la commission, en octobre 2019, fut un vrai moment d’aveu d’impuissance !

INCOMPETENCE ET MAUVAISE FOI – Quand ce n’est pas la National Intelligence Agency, la fameuse NIA, qui ne venait pas à Mile 2 faire son marché de prisonniers du jour à torturer, à enquêter ou faire disparaître ou exécuter. En 2012, sur ordre de Jammeh, les Junglers vinrent avec la NIA extraire un lot de neuf prisonniers, neuf personnes dont une Sénégalaise (Tabara Samb) et un Sénégalais. Ils furent exécutés par étouffement.

Pour ceux qui n’étaient pas tués, il y avait “talk true place” (comprenez la salle des aveux), l’endroit où le chief Ebrima Jammeh et ses sbires faisaient subir les pires supplices corporels aux prisonniers. Comme pour une opération chirurgicale, les détenus étaient étalés sur la table et frappés jusqu’à avouer ce qu’on voulait bien qu’ils avouèrent.

Quand, à bout de rouleau, désespéré de voir que le témoin Colley avait visiblement un problème de niveau pour comprendre ses questions, tombe l’interrogation quasi-cynique : “Monsieur Colley, quel est votre niveau de qualification ?” “Je suis grade nine”. Le procureur sombre dans la désolation à vue d’œil. Il y a de quoi ! Grade nine, comprenez neuf années d’études depuis la première année d’école primaire… Cinquième secondaire ? Comme pour David le geôlier en chef et Goliath Jammeh, les incuries de la Gambie trouvent, pour une large part, leurs sources dans la sous-qualification de ceux qui, à un moment de son histoire, ont eu à gérer le pays. Pour ceux-là qui étaient dans ce que le pouvoir politique pouvait avoir comme forme la plus bête et méchante, c’est-à-dire le totalitarisme, l’Etat de droit n’avait aucun sens à leurs yeux. That’s the matter, mister David !

PEPESSOU
ENQUETEPLUS

LAISSER UN COMMENTAIRE

Please enter your comment!
Please enter your name here