OPINION – « Sandaga ou l’esprit des lieux »

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Lettre ouverte à Monsieur Aziz Guissé, Directeur du Patrimoine Culturel, Monsieur le Directeur du Patrimoine Culturel, Nous apprenons par la presse de ces jours ci que le marché Sandaga sera démoli et … reconstruit à l’identique… «Après la Tabaski». Toujours dans la presse, nous apprenons que c’est parce qu’il menace ruine, et qu’il ne faudrait attendre plus longtemps avant qu’une «catastrophe» ne survienne.

Nous avons choisi de vous interpeller publiquement parce qu’à ce jour, nous n’avons pas entendu de réaction de votre part à propos de quelque chose qui dépend directement de vos compétences.

Monsieur le directeur à votre titre de technicien, et nous osons continuer de vous croire défenseur du patrimoine, vous savez que cette construction coloniale d’inspiration soudano-sahélienne en béton armé et édifiée en 1933, a été si bien construite qu’en dépit de tous les assauts dont elle a été victime depuis des années, elle est toujours debout.
Laissez-nous donner quelques indications à ceux qui n’auraient pas les informations que vous devriez normalement avoir pour faire la part des choses.

Ces architectures résistantes sont nombreuses dans notre pays et malgré les tentatives de démolition par manque de connaissance sûrement, elles sont toujours là ! Par exemple, les deux bâtiments militaires dans Gorée situés dans l’emprise de l’école Mariama Ba et que l’on a essayé de démolir en vain dans les années 70. Ils sont aujourd’hui bien mieux portants que tous les autres bâtiments construits à côté pour cette école.

Quand un monument est classé à la liste du Patrimoine National (c’est le cas pour Sandaga), l’Etat, par ce classement, se donne l’obligation de le sauvegarder et de le protéger. Le patrimoine architectural constitue une partie de la mémoire de notre peuple et de notre Nation. Or, « un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir » nous rappelle Aimé CESAIRE.

L’urgence ?

L’urgence en Architecture est toujours synonyme de catastrophe car source d’impréparation.
Rappelons-nous l’urgence avec laquelle le Palais de Justice du Cap Manuel, lui aussi qui nous disait-on, menaçait ruine, a été désaffecté et remplacé après deux déménagements dans des lieux bien moins appropriés, mais cela est une autre histoire, …

C’était en 1977 et le bâtiment avait pourtant une bonne raison d’effrayer les décideurs : il avait une « rivière qui coulait sous ses pieds » disait-on !

Eh bien aujourd’hui il est droit comme un i, et même prêt à être réhabilité et surtout il a fière allure technique et fonctionnelle en comparaison à l’actuel Palais qui, à regarder de près fait plus vieux. Encore que les problèmes du Cap Manuel sont autrement plus complexes que ceux posés par Sandaga.

Sandaga est situé au cœur d’un des Penc de Dakar, Thieudeme. N’est-ce pas le moment de regarder autrement nos villes et particulièrement Dakar qui a une histoire qui devrait être valorisée dans ce sens ; faire cohabiter harmonieusement des périodes et les conjuguer avec intelligence en y faisant revenir l’arbre, les arbres autour duquel la vie s’organise.

S’il y a une urgence absolue aujourd’hui, elle est d’attendre et d’exploiter le rapport technique pour partir d’éléments techniques fiables, et entre autres, parler de cette dalle aux fers érodés, fragilisée par le temps et le non-entretien et mise à la disposition de dames qui faisaient des activités peu compatibles avec la vocation du marché.

L’urgence c’est de réfléchir à une solution pérenne qui conserve ce patrimoine historique. C’est avoir le courage de se poser la pertinence de conserver la vocation de marché à cet espace en plein centre-ville. C’est se poser la question du fonctionnement de nos marchés de manière générale : est-il admissible que l’extension d’un marché en dehors de ses limites, et sur la voie publique ; soit le mode de fonctionnement courant au Sénégal ? Est-il admissible que nous ayons des marchés dont les heures d’ouverture et de fermeture ne sont pas strictement respectées ?

Monsieur le directeur, le bâtiment menace ruine ?

Ne pensez-vous pas que c’est l’arbre qui cache la forêt ? Car en fait, n’estce pas aujourd’hui, le débordement du marché qui s’est «éparpillé» jusqu’à la place de l’Indépendance et dans toutes les petites rues du plateau, venant pratiquement « flirter » aux abords du Palais de la république ? Voilà où se trouve la bombe sociale en fait !

Monsieur le directeur, l’architecture se conçoit, elle ne se copie pas ; alors prétendre reconstruire à l’identique, 90 ans après, relève de la grosse arnaque !

Une insulte à l’architecture …

En plus, il est prévu de construire un « grand » immeuble derrière !

Catastrophe !

Ce bâtiment, surélevé, a été construit de telle sorte que l’on puisse ne voir que lui à partir de plusieurs axes.
Alors pour être vu à nouveau, les abords doivent être traités de telle sorte qu’ils ne viennent pas lui faire ombrage et un périmètre de sauvegarde devrait être édifié alentour, conformément à la réglementation en vigueur.

Si on veut attirer les touristes, c’est en développant notre tourisme culturel, en rendant nos sites accessibles, piétonniers et non pas en les engorgeant avec des voitures, et des parkings et une pollution insupportable alors que toutes les villes intelligentes repoussent la voiture au profit du piéton.

L’Unesco parle de reconstruction à l’identique, lorsqu’un bien est partiellement démoli.

Mais lorsqu’on le fait tomber totalement on est dans un autre cas de figure (c’est de l’agression) et on ôte au bien son caractère patrimonial.

D’ailleurs, ce projet n’aurait-il pas dû être soumis à la Commission Nationale des Monuments Historiques ?
Le procès-verbal de la réunion de cette commission qui a autorisé cette démolition devrait par conséquent être rendu public.

Monsieur le Directeur, merci de nous rassurer, de nous édifier ou mieux de convoquer un débat autour de la question.
Vous nous surnommez les sentinelles du patrimoine. Ce n’est pas une expression vaine. C’est parce que le Patrimoine structure notre identité, nous en sommes les héritiers et les conservateurs pour les générations futures. C’est pour nous l’occasion idéale de pouvoir en parler sans complaisance, et surtout de dépasser les traumatismes autour de notre architecture coloniale qu’il est temps de s’approprier, pour lui faire traverser le temps avec dignité et la faire passer définitivement dans les siècles à venir.

Monsieur le Directeur,

La loi vous permet de vous opposer à cette démolition sauvage, même si elle a été décidée par un Ministre qui est, nous le savons, votre « supérieur » hiérarchique. La loi permet à votre Ministre de tutelle d’interdire cette démolition parce qu’elle ne respecte pas les procédures en attendant que l’on prouve qu’elle n’a pas de sens.

Nous attendons de vous et des autres militants du Patrimoine qui sont dans l’Administration Nationale ou en dehors, une position ferme et forte contre ce projet. Nous attendons des professionnels de l’architecture de s’exprimer pour qu’enfin nous parlions de ce pour quoi nous sommes formés. Débat crucial qui manque, nous voulons parler enfin d’architecture.

Permettez-nous, en vous souhaitant beaucoup de courage, de vous rappeler cette phrase du poète cubain Carlos Puebla : « Maldito se el Soldado que obece su Superior para Assassinar a la Patria *»

*Maudit soit le soldat qui obéit à son supérieur pour assassiner la patrie

ANNIE JOUGA ET MAMADOU JEAN CHARLES TALL, ARCHITECTES
ARTICLES PARU DANS SUD QUOTIDIEN DU JEUDI 29 AOUT 2019

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