Habitat, relève, investissements…Les joies et galères de la retraite

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La retraite est un nouveau chapitre de la vie avec son corollaire, les appréhensions, les désillusions. Elle remplit également d’une joie sereine si elle est bien préparée ou remplie d’une formidable aubaine.

Avec la canicule, Coumba Bal a dû quitter sa chambre pour recevoir une onde d’air. Sa chaise en plastique de couleur verte est placée à quelques mètres du portail de la maison. Agitant son éventail, la dame ne cesse de rappeler à l’ordre des mômes qui jouent à côté du mur de la gare de péage de Thiaroye. Emmitouflée dans une robe, le châle bien resserré, elle est veuve et mère d’une famille nombreuse. Depuis plusieurs années, elle perçoit une pension de retraite. « Nous sommes régulièrement payés », constate-t-elle, toute souriante, s’abstenant de tout commentaire sur le montant. « Le contexte est difficile, la vie est chère mais rendons grâce à Dieu», renchérit-elle.

Comment dépense-t-elle cette enveloppe ? Yaye Coumba est à l’aise pour répondre à cette question. Et elle l’aborde en profondeur. « Mes enfants, qui se débrouillent, gèrent la ration alimentaire. Du coup, ce sont des charges en moins. Avec la pension, j’appuie parfois mes belles-filles qui ne travaillent pas et qui ont de petits problèmes à régler. Sans oublier les sollicitations des petits-fils », confie-t-elle, d’une petite voix, avant de suspendre la discussion pour quelques minutes, le temps de répondre aux salutations d’un proche. L’entretien reprend. En dehors de ces frais, la sexagénaire, qui a toujours des réserves pour ses petits besoins et les frais médicaux, assiste aussi ses enfants à une certaine période du mois. «Avec les nombreuses charges, les salaires ne couvrent pas le mois. Ainsi, de temps à autre, je dépanne par-ci, par-là, mais à crédit. Pas de report d’échéance. Je suis stricte là-dessus», raille-t-elle.

Malgré la courbe croissante de la Covid-19, l’arrêt Tableau Tivaouane, à quelques mètres du rond-point du Poste Thiaroye, est très grouillant. Sous les vrombissements de moteurs et klaxons, un groupe de cinq hommes, assis à la porte d’une quincaillerie, conversent sur divers sujets. Même si la distanciation sociale est parfois violée, le port de masque est respecté dans ce cercle de personnes du troisième âge. Habitué des lieux, Mamadou Ndiaye est un instituteur à la retraite. En boubou traditionnel blanc, le monsieur estime que la retraite n’existe que de nom au Sénégal, avec les « faibles sommes perçues, épuisables en une décade ». « Quand tu gagnes moins, tu es obligé de t’ajuster, d’être réaliste et austère. Entre les factures d’électricité, d’eau et la nourriture, il n’y a pas de place pour les économies », regrette-t-il, d’une voix criante, la sueur coulant sur le visage. Tenant compte de la situation économique, M. Ndiaye note que la plupart des travailleurs ne sont plus heureux d’aller à la retraite car, dit-il, « les charges demeurent alors que les revenus chutent ».

Retraités locataires

Si Mamadou Ndiaye a la chance d’avoir sa propre maison, ce n’est pas le cas pour tous les retraités. Certains sont asphyxiés par la location. «Même nous qui avons nos propres maisons souffrons. Imagine un instant la vie des retraités locataires», s’émeut M. Ndiaye. Son ami et voisin, Ousmane Ly, acquiesce, remet son turban et s’invite au débat. L’homme en boubou bleu abonde dans le même sens. À son avis, il faut une véritable gymnastique financière pour équilibrer les dépenses dans cette période difficile. « Comment un père de famille peut gérer son foyer avec une pension inférieure à 170. 000 FCfa. Cette retraite-là est compliquée pour ceux qui n’ont pas de soutien », analyse le vieux Ousmane, appuyé par le maître tailleur assis à côté de lui, Ibra Guèye. À partir de sa maison, un homme de 62 ans regarde, pensif, les enfants jouer. Malgré cette proximité, le néo retraité a la tête ailleurs. Une bassine sous les yeux, l’homme au corps svelte enveloppé dans une djellaba blanche découpe des cartons. C’est pour nourrir sesquatre moutons. Marié et père de trois enfants, il est un locataire. Deux chambres à payer tous les mois. «Avec une pension de 165.000FCfa, je paie les chambres à 30.000 FCfa. Pour le reste, je vis en fonction de mes moyens même si mon fils en première année d’études universitaires gère quelques détails à la fin du mois»,relate-t-il, la mine sereine, toujours concentrée sur ses cartons. A l’en croire, les salaires comme les pensions de retraite ne peuvent plus couvrir le mois parce que « la vie est devenue chère, les terres et maisons s’octroient à coups de millions ».

Le casse-tête des frais médicaux

Ex-agent de la Sotrac, Moustapha Sow est à la retraite depuis huit ans. Sa pension est réservée à ses frais médicaux. Pour ce qui est de la location et de l’alimentation, c’est le fils aîné de 38 ans qui gère. «Ma pension permet d’acheter mes médicaments et de régler certains besoins de madame. Je mets de côté une somme pour les urgences. Des dépenses récurrentes et la faiblesse des ressources ont anéanti mes projets agricoles», regrette M. Sow. Une passion et des prévisions altérées par la réalité économique. Pour M. Ndiaye, enseignant à la retraite depuis plus d’une décennie, il n’y a pas à se plaindre. «Une retraite se prépare», dit-il. «Tout ce qui m’arrive, c’est de ma faute. J’ai eu pas mal d’occasions de réaliser mon projet immobilier. Mais je remettais toujours à plus tard. Si j’ai un regret aujourd’hui, c’est d’avoir pris ma retraite, sans un toit», reconnaît-il. Même si ses enfants ont, aujourd’hui, pris le relais, il reconnaît avoir souffert pendant quelques années.

Quand le fils prend le relai

Après une carrière bien remplie dans les salles de classe, dans plusieurs régions du Sénégal, M. Mbengue s’est reconverti dans la location de planches. C’est sa seconde vie, après la retraite. Les maçons de la commune de Tivaouane Diacksao, Thiaroye sur mer et Thiaroye gare sont ses principaux clients. Cette reconversion a été possible, selon lui, grâce aux épargnes et l’appui de ses fils qui ont très tôt pris la relève.« À quelques années de la retraite, mon fils aîné a acheté une maison. Avec mes économies et ma pension de retraite, j’ai acheté des planches, des brouettes que je loue quotidiennement », dit-il, à l’aise sur sa chaise, bonnet sur la tête, les yeux cachés derrière des loupes.« Je me suis marié très tôt, à l’âge de 23. Aujourd’hui, mon fils aîné a presque 40ans. Il vit en Espagne avec ses deux autres frères », ajoute l’instituteur à la retraite. Tout comme M. Mbengue, Lamine Sylla n’a pas de souci à se faire par rapport aux frais de location. A la retraite depuis huit ans, l’homme vit dans sa propre maison avec sa petite famille. Le toit est acquis, la relève est assurée et le vieux est dans l’aviculture et l’élevage. «Mes grands enfants gagnent bien leur vie et refusent que je mette le plus petit franc dans la gestion de la maison», se félicite-t-il, d’une voix rocailleuse. Ainsi, sa pension de retraite lui permet d’élever et de vendre des poulets de chair et des moutons, avec le soutien constant de l’un de ses fils. «C’est une manière de s’occuper mais aussi de rentabiliser mon argent. La vie de retraité n’est pas facile mais heureusement que mes enfants sont là», soutient Lamine.

Les occasions ratées

M. Ndiaye, enseignant à la retraite est amer quand il repense à toutes les opportunités qu’il a négligées. A l’époque, se souvient-il, il suffisait de peu pour avoir un terrain et avec la fonction publique, il était facile d’obtenir un prêt bancaire. Mais, il n’en avait pas fait une priorité. «A plusieurs reprises, des collègues m’ont parlé de coopérative d’habitat. Mais je me disais que j’ai le temps de le faire. Ceux qui ont eu la bonne idée de le faire sont tranquilles aujourd’hui », regrette-t-il. Ces erreurs, M. Ndiaye ne veut pas que ses enfants les commettent. « Dès que mon fils aîné a commencé à travailler, je lui ai exigé de s’organiser pour trouver un terrain, peu importe l’endroit. Une retraite, si elle n’est pas bien préparée, ouvre la porte à toutes sortes de malheur», confie-t-il.

Le flair des précautionneux

Professeur de français à la retraite, Saourou Diagne a été plus inspiré. Une situation qu’il doit à un certain nombre de sacrifices consentis au bon moment. «Pendant longtemps, j’ai vécu chez mes parents avec mon épouse et mes deux enfants, le temps de disposer de mon terrain que j’ai obtenu d’une coopérative. Grâce à Dieu, j’ai pu construire ma maison. Cela aurait été difficile aujourd’hui de payer le loyer avec ma pension», dit-il, soulagé.

Oumar FEDIOR et Demba DIENG

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