CHRONIQUE – Qui de la bouche ou de la voix est coupable ?

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Les propos du secrétaire général du Syndicat des professionnels de l’information et de la communication du Sénégal (Synpics) Bamba Kassé, parus dans la presse de cette semaine, sonnent comme un aveu d’impuissance. ‘’Demain, si une action publique est ouverte, le diffuseur sera poursuivi au principal. Et convenons nous-en : il nous sera très difficile de défendre un média coupable d’avoir relayé des insultes’’, prévient-il au sujet des propos du député Cissé Lô dont la presse s’est fait l’écho.

Peu dans son rôle habituel, peut-être, le premier des responsables syndicaux de la presse sénégalaise prend ses distances face à la déliquescence des pratiques de certains de ses confrères et consœurs.

Le parlementaire Moustapha Cissé Lô a défrayé la chronique non pas en tenant des propos injurieux. C’était, après tout, son quotidien et tout le monde avait fini par s’en accommoder, apparemment. Mais ce qui en fait la gravité, c’est la publicité donnée à ses propos par ses adversaires de même parti politique qui les ont ainsi mis sur la place publique de façon exhaustive, avec la complicité des médias et réseaux sociaux. Il y aurait pu ne jamais y avoir d’affaire Cissé Lô d’ailleurs, si la presse, ou plus exactement une certaine presse n’avait pas prêté son concours aux “balanceurs” qui ont fait fuiter des propos, certes salaces et d’une extrême indécence, mais tenus, après tout, en privé et dans les coursives des batailles de clans autour du président Macky Sall.

INTERÊT OU UTILITE ? A la différence de Bamba Kassé qui estime que ce qui s’est passé est “désolant parce que les médias ne doivent pas être que des caisses de résonance, mais des filtres capables de faire le tri entre ce qui est intéressant pour le public et ce qui, au contraire, l’indispose…”, il y a peut-être lieu de nuancer ses propos. C’est justement dans la recherche de choses intéressantes pour le public, qui est une masse indéfinie, très diverse et quelquefois au discernement discutable, que les médias en arrivent dans la quête effrénée de sensationnel : le public, avouons-le, est quelque peu voyeur ! Tout ce qui suscite de l’intérêt pour lui n’est pas toujours utile, ni moral.

L’audience, l’audimat et le buzz sont des pièges. Plus encore pour des médias qui ne méritent pas toujours la qualité d’organes de presse. Quelle surprise, d’apprendre, dans l’interview donnée par le ministre de la Culture et de la Communication, Abdoulaye Diop, au lendemain de la distribution de l’aide à la presse – un moment traditionnel de polémique – qu’ils ont été 372 organes à en bénéficier. Excusez du peu ! Il y a eu 143 radios communautaires et 156 organes de presse en ligne qu’on peut appeler plus simplement des sites Internet qui se définissent comme des journaux en ligne.

Les radios communautaires semblent pléthoriques. Mais elles le sont beaucoup moins tout de même au Sénégal que dans des pays comme le Burkina Faso et le Mali où, au lendemain des conférences nationales tenues vers la fin des années 90, il y eut une explosion du champ radiophonique. Elles ne posent pas, à vrai dire, de problème, si l’on s’en réfère aux scandales ou insuffisances attribués aux médias. La proximité semble les rendre plus responsables, et parce que redevables auprès de leurs communautés, elles se savent surveillées et évaluées par elles. Du coup, il y a peu de remontées négatives au niveau national de manquements qui leur seraient attribués. Il en est tout autrement de la presse en ligne, si prompte à relayer n’importe quoi, faute de discernement et de professionnalisme souvent de ses animateurs. Rien de plus facile que de s’auto-attribuer un titre de dirpub et la qualité de journaliste d’occasion !

ABSENCE DE DISCERNEMENT : Les abus ne sont pas propres à la presse en ligne. Journaux comme radios, dites commerciales et de portée nationale, s’y mettent souvent. Il suffit d’écouter les menaces qui passent à l’antenne des télés et des radios ou dans les pages de journaux pour s’en rendre compte. Telle localité mécontente de telle situation ou tels travailleurs frustrés par tel autre fait, vont menacer, parfois de mort, de s’immoler par le feu, de détruire des installations, sans choquer les rédactions qui auraient dû les filtrer et censurer, à défaut d’un travail fait à la base par le journaliste qui ne devrait pas accepter de prêter son concours aussi facilement à des éloges à la violence. Que l’on soit un singe ou un lion, pourvu que l’on crie fort, il y aura toujours un organe de presse pour relayer ses propos qui peuvent être parfois d’une extrême gravité. Les connivences entre journalistes et politiques faisant, certains parmi ces derniers ont compris comment fonctionne ce jeu, à tel point d’exister plus médiatiquement que politiquement. N’importe lequel de leur toussotement ou éternuement est relayé systématiquement par des organes de presse ou des choses qui y ressemblent, sans discernement aucun.

Il n’y a pas que les journalistes qui sont coupables, dans cette situation. L’Etat l’est tout autant, voire même plus. Ayant compris qu’un pouvoir, à côté d’une presse puissante et professionnelle, c’est comme entre le bélier et son éleveur qui finit toujours par en prendre le premier coup, les gouvernants accompagnent plus la déliquescence de la presse par sa massification jusqu’à l’extrême que par sa véritable professionnalisation et son épanouissement. Cette insuffisance n’est pas propre au régime politique actuel. Au temps de Senghor, la presse était rare, mais de qualité, assurément. Lire ‘’Le Soleil’’ de Bara Diouf, Alioune Dramé, Ibrahima Gaye, Ibrahima Mansour Mboup, Djib Diedhiou, Abdallah Faye, Amadou Fall, entre autres grands talents, était gage d’une information crédible (quoique journal appartenant à l’Etat) et surtout de bonne écriture. Ecouter la radio d’Alioune Fall, Pathé Fall Dièye, la revue de presse de Mansour Sow ou Martin Faye… était synonyme d’écouter des récits bien écrits et bien rendus à l’antenne. Regarder la télé de Sokhna Dieng, Elizabeth Ndiaye, Malick Guèye… pouvait ennuyer de par l’officialité de la source et la très soporifique feuille d’audience du chef de l’Etat ou les messages diplomatiques, mais… la qualité des journalistes était incontestable.

LA LEVURE ET LA FARINE – Senghor, grand féru d’art, n’en était pas pour autant un partisan du pluralisme médiatique. Dans ce domaine, comme en politique, il avait suscité des batailles de journalistes comme l’iconoclaste Abdourahmane Cissé – ‘’Lettre Fermée’’ – qui sillonnait Dakar avec sa “Deuche” pour distribuer son canard réfractaire à l’ordre senghorien, ou encore, entre autres, Mame Less Dia, du satirique “Le Politicien”, s’étaient battus pour imposer le pluralisme médiatique.

Sous Diouf, la loi 96-04 du 22 févier 1996 fit voir des lueurs d’une presse à la fois plurielle et bien encadrée. Le cadre juridique, quoique bien pensé pour l’époque, ne fit jamais l’objet d’une vraie volonté de mise en œuvre jusqu’à l’avènement du nouveau Code de la presse (loi 2017-27 du 13 juillet 2017) qui attend encore ses textes d’application. Les organes de régulation, comme de contrôle éthique et déontologique, ne semblent pas, à vrai dire, outillés pour changer les choses. L’aide à la presse telle qu’elle fonctionne, aujourd’hui, agit comme la levure sur la farine. Elle favorise la massification de la presse sénégalaise simplement au détriment de sa qualité et d’une aube nouvelle dont elle a tant besoin. Dans le recensement du ministère, ils sont, pour la presse écrite, 15 quotidiens, 43 périodiques et 6 journaux régionaux à bénéficier de l’aide à la presse qui est passée cette année de 700 millions à 1,4 milliard de F CFA. Combien parmi ces organes méritent réellement le titre de journal ?

En attendant, pourront siffler injures et insanités relayées par des media qui oublient une maxime bien de chez nous : “L’injure n’est pas de la bouche qui l’émet, mais de la voix qui la relaie.”

PEPESSOU

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