Somalie : l’impossible union ?

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ANALYSE. Les rivalités claniques et les intérêts étrangers ont rendu impossible l’union de la Somalie. Et cela dure depuis sa colonisation au XIXe siècle.

Un sommet historique ? Du 14 au 18 juin dernier, les présidents de Somalie Mohamed Farmaajo et du Somaliland Muse Bihi se sont rencontrés à Djibouti, accueilli par Ismaël Omar Guelleh. Le symbole est fort, tant les désaccords entre les deux dirigeants sont grands. Mais sur le fond, la réunion laisse de nombreuses questions en suspens. Si un compromis en cinq points a bien été signé par les deux présidents, comprenant « un engagement à construire la confiance ou encore la promesse d’appliquer de précédents accords sur les investissements et l’aide humanitaire » peut-on lire dans un article de RFI, les tensions étaient encore vives entre les frères ennemis. Soixante ans après l’indépendance, qui avait consacré l’union des territoires de Somalie, le constat est amer. Deux de ses régions se sont autoproclamées « États » – le Somaliland au et le Puntland, au nord – et le pouvoir de nuisance du groupe djihadiste Al Shebab, à l’origine de l’attaque la plus meurtrière qu’ait connue Mogadiscio, en 2017, reste intact.

À l’indépendance, la Somalie déjà fragilisée

Une instabilité et une fragmentation de la société qui prennent racine dans l’histoire toute récente de la Somalie. À l’indépendance, le 1er juillet 1960, le pays est déjà dans une situation délicate. La double colonisation, instaurée dans le pays à la fin du XIXe siècle par les Britanniques et les Italiens, a marqué au fer rouge une division de fait entre le Nord et le Sud. Après la Seconde Guerre mondiale, la partie acquise à l’Italie passe sous tutelle des Nations unies. Objectif ? Préparer la Somalie à l’indépendance. Mais plus de dix ans plus tard, « en 1960, peu de projets s’étaient concrétisés, affirme Robert Kluijver, spécialiste de la Somalie au Centre de recherches internationales de Sciences Po (Ceri). Le pays entamait ses premières années d’indépendance avec un nombre très restreint d’infrastructures et d’institutions. Peu de personnes avaient été formées pour assurer l’administration. Les clans se sont vite approprié ce flou institutionnel ».

Les disparités économiques entre le Nord et le Sud et les tensions grandissantes entre les régions – surtout dans l’Ogaden, dont la Somalie ne reconnaissait pas la juridiction éthiopienne – atteignent leur paroxysme en 1969. Le président Abdirashid Ali Shermarke est assassiné. S’ensuit un coup d’État, mené par le Conseil révolutionnaire suprême. À sa tête, le commandant de l’armée somalienne, le général de division Jallee Mohamed Siad Barre. Un événement qui, pour le journaliste somalien Mohamed Odowa, « marque le début d’un système oppressif, et de nombreuses années de dictature », déplore-t-il dans un article de Deutsche Welle.

Siad Barre, « diviser pour mieux régner »

À sa prise de pouvoir, Siad Barre fait table rase de la décennie passée. La Constitution est suspendue et le nouveau chef d’État entend mettre fin au tribalisme. À l’instar de Julius Nyerere en Tanzanie, il s’appuie sur le « socialisme scientifique », fondé sur les faits, pour appliquer une politique d’inspiration marxiste à la société somalienne. « Une erreur stratégique », pour l’analyste politique somalien Mohamed Haji Husein Rage, pour qui « ce système athée » était incompatible avec « un pays en majorité musulman conservateur », soutient-il dans le média allemand. Conséquence : « le peuple a commencé à rejeter le pouvoir central ». Pour Matt Bryden, directeur du groupe de réflexion Sahan Research, Siad Barre a tout de même réussi, du moins durant les premières années de son règne, « à restaurer un sentiment de nationalisme, à diaboliser la politique clanique du passé et à développer un État, guidé par sa doctrine ».

En 1977, la guerre d’Ogaden qui l’oppose à l’Éthiopie change la donne. « Après la défaite somalienne, le régime a viré à la dictature », assure Robert Kluijver. Siad Barre, qui s’était toujours déclaré hostile au système clanique, va finalement l’utiliser dans son intérêt. Le chef d’État « fait appel à ces réseaux familiaux pour désintégrer la société somalienne », explique quant à lui Matt Bryden. Robert Kluijver confirme : « Officiellement, le régime luttait toujours contre le tribalisme. Mais dans les faits, le système clanique était toujours en vigueur, il était le seul filet de protection sociale pour la population. Siad Barré en avait bien conscience, et à partir des années 1980, les attaques de clans sont devenues régulières. C’était diviser pour mieux régner. »

C’est durant cette période que « prend racine l’inexorable déstructuration de la société somalienne, à l’origine de tous les maux », assure le chercheur Jean-Christophe Mabire dans un article de la revue de géopolitique Hérodote. « Le président abandonne les rênes du pouvoir à ses proches, des membres de son clan, au détriment de toutes les autres composantes de son pays […] Il va également substituer à l’autorité des conseils traditionnels celle des représentants de l’État, achevant ainsi de priver ces deux modes somaliens de règlement des crises de toute leur légitimité. Aux tensions claniques et au mécontentement de la population qui se multiplient, l’État répond par la répression, raconte-t-il. De nombreux fronts et mouvements de libération se constituent selon les intérêts particuliers des clans. Leur seul point commun est la volonté de renverser le régime. Profondément divisée, la jeune nation somalienne est sur le point d’imploser. »

La décennie du chaos

La chute du président est toute proche. Elle atteint son point d’orgue le 26 janvier 1991, jour de sa destitution. Le lendemain, le palais présidentiel tombe aux mains des rebelles de l’United Somali Congress (USC). Deux jours plus tard, l’USC annonce la nomination du nouveau président de la Somalie, Ali Mahdi Mohamed, qui succède à Siad Barré jusqu’en novembre 1991. La décennie qui s’annonce sera celle du chaos. Le paysage politique est extrêmement morcelé, entre les clans, les mouvements armés et les chefs de guerre. La sécheresse provoque une famine meurtrière, car les affrontements empêchent l’arrivée des secours. Le bilan est lourd : 300 000 morts. Et l’union des territoires, si chère à l’ex-président, se fissure.

En mai, la région du Somaliland, ancienne colonie britannique où les Issas sont majoritaires, proclame son indépendance. « Le ressentiment de la population du Nord a débouché en 1981 sur la formation du Mouvement national somalien rebelle (SNM), affirme Matt Bryden. Pour écraser la rébellion, le régime a eu recours à des pratiques que l’on peut qualifier de génocidaire. Le SNM est néanmoins resté officiellement attaché à l’unité somalienne. Mais en 1991, après la chute du régime, les autorités du Sud ont annoncé un nouveau gouvernement national sans la participation du SNM. Cela a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les revendications d’indépendance n’en ont été que plus fortes », explique-t-il.

Alors que le Somaliland, non reconnu par la communauté internationale, se dote d’institutions et organise son propre système, le reste du pays s’enfonce dans la crise. Les troupes américaines, sous mandat onusien, sont appelées en renfort entre 1992. Mais leur mission, « Restore Hope », est un échec. L’ONU quitte le pays en 1995. Dès lors, les institutions privées remplacent peu à peu celles régies par le gouvernement, et les services sont fournis par les clans traditionnels. En 1998, une autre région, le Puntland, déclare elle aussi son autonomie.

La naissance d’Al Shebab

En 2004, un gouvernement fédéral de transition est constitué et Abdulahi Yusuf Ahmed, nommé à la présidence. Mais le pouvoir central est toujours loin d’être une réalité. L’Union des tribunaux islamiques (UTI), elle, se développe. Et gagne en légitimité auprès de la population. « L’UTI réussit à rétablir la paix sociale et gagne la confiance des Somaliens, assure Robert Kluijver. La persistance des États-Unis à faire du mouvement un groupe terroriste a d’ailleurs renforcé le soutien de la population au groupe. » En 2006, quand l’Éthiopie envahit la Somalie pour officiellement lutter contre les diverses factions terroristes, la branche armée de l’UTI entre en résistance. Son nom : Al Shebab.

Le groupe, également « produit de l’influence du Moyen-Orient sur l’Afrique du Nord et la Corne » selon Matt Bryden, prend rapidement de l’ampleur. En 2008, ses milices contrôlent de grandes parties du territoire, dont la capitale Mogadiscio. Le Kenya se lance dans l’opération « Linda nchi », « protection de la nation », afin de sécuriser sa frontière. En 2012, Al Shebab a perdu du terrain, notamment grâce à la mission de l’ONU dans le pays, l’AMISOM. Mais la riposte du groupe affilié à Al-Qaïda est redoutable. Ses membres multiplient les attaques, sur le sol somalien comme en dehors des frontières. Le 2 avril 2015, l’attaque de l’université de Garissa, au Kenya, fait 152 morts, dont 142 étudiants. Malgré le soutien militaire des États-Unis – l’armée américaine lance régulièrement des « frappes chirurgicales » de drones sur les bastions djihadistes –, Al Shebab menace toujours la sécurité de millions de Somaliens.

Dans ce contexte, la construction d’un pouvoir politique central reste délicate. « On peut dire aujourd’hui que l’État, même si un développement relatif est observable dans la capitale, n’a presque aucune emprise sur le pays », soutient Robert Kluijver. Pour le chercheur, le fédéralisme instauré en 2016 « ne fonctionne pas ». « Chaque région agit comme un mini-État, indépendamment des autres. Et le pouvoir de ces territoires est bien souvent géré par des clans. Les populations reconnaissent d’ailleurs que le système de gestion mis en place par Al Shebab, a contrario, fonctionne bien, et n’est pas corrompu. »

Un « modèle Somalilandais » ?

« Les défis sont immenses, atteste pour sa part Matt Bryden. Il y a encore beaucoup de tensions non résolues, que le gouvernement actuel a aggravées en essayant de centraliser le pouvoir et les ressources au détriment des régions. Si cela continue, il existe un risque réel que la Somalie revienne à une fragmentation politique et même à un conflit armé ». Pour le spécialiste du pays, la clé du problème se situe dans « le principe d’autodétermination ». « Si la Somalie continue de nier les arguments historiques, juridiques, politiques et moraux du Somaliland en faveur de l’indépendance et d’imposer l’unité par fait » alors la stabilité du pays ne sera jamais atteinte.

« Le système du Somaliland a fait ses preuves, assure Robert Kluijver. Les élections s’y déroulent dans le calme, le transfert du pouvoir est réel. Cette situation a été rendue possible, selon moi, parce qu’on a laissé faire les autorités de la région. Il n’y a pas eu d’ingérence étrangère, de jeu d’influences, comme ailleurs en Somalie. » Près de trente ans après sa proclamation d’indépendance, le pays n’est toujours pas reconnu par la communauté internationale, qui, par défaut, ne lui a donc accordé aucune aide. « Une situation qui lui a été finalement bénéfique », répond l’analyste. Puisque le pays a dû se développer et compter sur ses propres ressources. Un modèle qui, selon lui, est « la clé du problème somalien ».

Par Marlène Panara – lepoint

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