Gibraltar: le rocher de la discorde entre l’Espagne et le Royaume-Uni

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Porte de la Méditerranée au sud de l’Espagne, l’enclave britannique est toujours l’objet d’un contentieux entre les deux pays.

Situé à l’extrémité sud de la péninsule ibérique, cette enclave britannique de 6,8 km2, surnommée le rocher, est dominée par un massif rocheux de 426 m, et comprend une ville, un port et même un aéroport dont la piste unique est traversée par le principal axe routier qui relie Gibraltar à l’Espagne. Un territoire qui compte parmi les plus denses du monde avec plus de 30 000 habitants (plus de 4 200 habitants au km2), tous sujets de la reine Elisabeth II. Un lieu stratégique décrit dans la mythologie grecque comme la porte de la Méditerranée où s’érigeait l’une des deux colonnes d’Hercule.

Le rocher le plus disputé d’Europe

Durant l’Antiquité, le rocher était appelé « le mont Calpé », du nom de celui qui aurait façonné les colonnes d’Hercule, cette porte monumentale entre l’Afrique et l’Europe. Il faudra attendre la conquête de la péninsule ibérique en 711 par une armée musulmane, dirigée par un certain Tariq, pour que le nom change et devienne « Djebel Tariq » (« le rocher de Tariq ») qui, par déformation avec le temps, deviendra « Gibraltar ».

Le rocher, point d’entrée en Europe de l’armée musulmane en provenance d’Afrique au VIIIe siècle, sera ensuite repris dans le cadre de la « Reconquista » (« Reconquête ») par le royaume de Castille en 1309. Puis retombera sous le contrôle d’al-Andalous (le royaume de Grenade) jusqu’à sa chute en 1492 pour redevenir pendant deux siècles une terre de la couronne d’Espagne.

En 1700, le roi Charles II meurt sans laisser d’héritier et plonge le royaume d’Espagne dans une grave crise de succession qui met un terme définitif aux règnes de la maison des Habsbourg au moment où les grandes puissances européennes s’accordent sur de nouveaux partages de territoires. Dans ce contexte, les Anglais, avec l’aide des Hollandais, récupèrent le rocher en 1704 et, par le traité d’Utrecht, Gibraltar est officiellement cédé à la couronne d’Angleterre.

Au XVIIIe siècle, les Espagnols et les Français sont alliés contre les Anglais qu’ils attaquent sur tous les fronts. Gibraltar sera alors l’objet d’un siège féroce mais restera britannique. Le rocher est, depuis, une terre de la couronne d’Angleterre à l’extrémité sud de l’Espagne.

Entre l’Espagne et la Grande-Bretagne

Gibraltar est toujours une terre de discorde entre l’Espagne et l’Angleterre. Les armes ont laissé place à la diplomatie, mais le contentieux demeure et fait l’objet régulièrement d’offensives politiques ou de pressions au niveau de la frontière terrestre, longue de 1,2 km. L’une des tentatives les plus importantes fut celle du général Francisco Franco, chef d’État espagnol de 1939 à 1975, qui fit appel à l’ONU pour récupérer le rocher et qui imposa un blocus à Gibraltar en fermant la frontière en 1969. Il faudra attendre 1985 et les préparatifs de l’entrée de l’Espagne dans l’Union européenne (1er janvier 1986) pour que ce dispositif soit totalement levé.

En réponse à de multiples initiatives politiques espagnoles pour récupérer le petit territoire, suite à un premier référendum en 1967 affirmant l’autodétermination de la presqu’île, un deuxième référendum est organisé par les autorités de Gibraltar le 7 novembre 2002 pour que la population s’exprime sur la possibilité d’une souveraineté partagée entre l’Espagne et la Grande-Bretagne. Le résultat est sans appel : 98% des habitants font savoir qu’ils désirent rester des citoyens britanniques à part entière.

Dès l’annonce du Brexit (la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne), la question a été relancée sur l’avenir de Gibraltar. Le gouvernement espagnol a de nouveau évoqué à cette occasion la possibilité d’une souveraineté partagée entre Madrid et Londres. Mais les Gibraltariens, bien que favorables dans leur immense majorité à un maintien au sein de l’Union européenne, restent attachés à la Grande-Bretagne. Car à Gibraltar, la population, qui s’est composée de couches successives d’arrivants (Maltais, Génois, Hébreux, Arabes, Portugais…), se sent tout autant britannique qu’européenne.

Une petite frontière au centre de grandes discussions

La question du rocher, qui fait désormais partie des points de discussion entre Londres et Bruxelles, devrait, sauf nouvel accord approuvé par Madrid, rétablir le 1er janvier 2021 une frontière physique entre les deux pays. Cette décision pourrait notamment relancer la discussion sur les statuts des enclaves voisines de Ceuta et Melilla. Le Maroc ayant fait savoir qu’une fois le dossier de Gibraltar résolu, celui des villes occupées de Ceuta et Melilla (enclaves espagnoles au Maroc) sera rouvert avec les autorités espagnoles afin de mettre fin à des siècles d’occupation.

L’Espagne, de son côté, a longtemps plaidé pour que Gibraltar reste dans l’union douanière européenne et adhère aux normes du marché unique comme pour l’Irlande du Nord. Comme l’a exprimé le Premier ministre socialiste espagnol, Pedro Sanchez, « il faut regarder au-delà de l’éternelle querelle sur la souveraineté pour voir comment améliorer la situation économique de la région ». Car tout l’enjeu est essentiellement là pour les « Llanitos », les 33 140 habitants de ce territoire (dont 2 500 vivent en Espagne en raison du moindre prix de l’immobilier), et pour de nombreux frontaliers très dépendants de l’activité économique du rocher. La région d’Espagne mitoyenne de Gibraltar, l’Andalousie, étant l’une de celles qui connaît des taux de chômage parmi les plus élevés du pays. Le rétablissement de la frontière pourrait mettre en péril 13 000 emplois de travailleurs espagnols et étrangers qui se rendent sur le rocher tous les jours.

Une économie en repositionnement

Gibraltar, qui n’a pas de ressources naturelles exploitées sur son territoire, mis à part une usine de dessalement et des activités de pêche au large, a une économie traditionnellement dominée par les activités militaires et navales. L’activité des chantiers de construction et de maintenance navale, qui a longtemps été la principale ressource économique, a considérablement diminué, passant de 60% en 1984 à 7% en 2004, laissant la place principalement au secteur des services en lien avec la finance et le tourisme.

Considéré comme un paradis fiscal et classé comme tel jusqu’en 2009 par l’OCDE, Gibraltar a, pendant de longues années, attiré de nombreuses banques britanniques (à l’époque européennes), qui en ont fait une place de la finance internationale. Le très faible taux d’imposition des sociétés a favorisé l’implantation de très nombreuses entreprises. En 2013, 18 000 entreprises étaient officiellement enregistrées à Gibraltar. Sociétés au rang desquelles on trouve de nombreux bookmakers et des opérateurs de jeux en ligne mais aussi des grandes chaînes de magasins britanniques (Marks & Spencer, Morrisons, BHS…) séduites par le fait que les marchandises et les services sont vendus sans taxe sur la valeur ajoutée. On y trouve aussi des sociétés de tourisme pour répondre à l’attraction du rocher, devenu une escale pittoresque pour le tourisme de croisière.

Aujourd’hui, Gibraltar doit trouver de nouvelles réponses pour relancer son économie en dehors de l’UE à laquelle elle ne pourra plus faire appel pour désamorcer des crises comme ce fut le cas en 2013 suite à un différend sur les eaux territoriales. Une économie donc en repositionnement qui a beaucoup joué sur sa spécificité et son appartenance européenne, dorénavant très inquiète pour son avenir financier hors de l’UE et par les conséquences du coronavirus qui affecteront notamment très durement le secteur touristique.

Un intérêt militaire

Goulet de passages maritimes entre l’océan Atlantique et la mer Méditerranée, entre l’Afrique et l’Europe, Gibraltar a de tout temps été une zone stratégique très utilisée militairement pour contrôler le trafic maritime à l’entrée et à la sortie de la Méditerranée. Pour ce faire, Gibraltar concentre de nombreuses forces : le British Forces Gibraltar, régiment en charge de la défense de la presqu’île, un escadron de la marine royale responsable de la sécurité et de l’intégrité des eaux territoriales britanniques et des forces aériennes de la Royal Air Force. Gibraltar serait probablement aussi un centre d’écoute et de renseignement important pour les télécommunications en direction de l’Afrique du Nord. Mais par-dessus tout, Gibraltar dispose d’une base importante de l’Otan où se ravitaillent les sous-marins nucléaires britanniques et américains. Un lieu essentiel pour la défense dont l’intérêt militaire prime sur tous les enjeux économiques et locaux. Une terre stratégique à la pointe de l’Europe qui restera, certainement encore pour très longtemps, une terre de discorde entre tous ceux qui veulent la contrôler.

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