Sénégal, aux origines du peuplement riche de sa diversité ethnique

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Terre d’hospitalité, le Sénégal peut s’enorgueillir de la diversité de sa population, mais aussi de sa richesse ethnique qui offre un brassage exceptionnel. Après soixante ans d’indépendance, sa démographie a explosé, atteignant aujourd’hui 16 millions d’habitants. Un peuplement qui s’est fait progressivement, et dont les origines suscitent un grand débat. Trois thèses sont évoquées par des spécialistes : nilotiques, sahariennes et asiatiques. Pour le Pr Aboubacry Moussa Lam de l’Ucad de Dakar, la vallée du Nil est la seule origine confirmée par les traditions orales des différentes populations.

Le Sénégal est devenu une République indépendante le 20 août 1960. Mais son peuplement date d’il y a des milliers d’années. Pour comprendre l’histoire de son peuplement, du début à aujourd’hui, il faut faire appel aux études réalisées par des historiens passionnés et des chercheurs qui ont employé des approches différentes pour dater ou déterminer les origines de notre pays. Cette question a ainsi été au centre des recherches scientifiques et a fait ressortir des divergences entre spécialistes. Ces derniers évoquent des thèses nilotiques, sahariennes et asiatiques (origine dravidienne). Dans le tome 1, volume 3 de l’ouvrage «Histoire générale du Sénégal des origines à nos jours», publié en 2019, le Pr Aboubacry Moussa Lam du département d’histoire de l’Ucad revisite ces différentes thèses. Dans le chapitre I, le Pr Lam revient sur les origines et héritages lointains des populations sénégalaises. Rappelant les trois thèses, il explique qu’en faisant le point, il apparait que la vallée du Nil est la seule origine confirmée par les traditions orales des différentes populations. La thèse relative au Sahara vient en deuxième position du fait de sa proximité géographique et comme zone de transit entre la vallée du Nil et celle du Sénégal. Quant à la thèse asiatique, le Pr Lam l’écarte carrément.

«Compte tenu de la place importante que le Sahara préhistorique et l’Egypte ancienne semblent avoir occupé successivement dans le passé de nos populations, il faudra sans doute accorder toute l’importance requise à ces deux régions dans la rédaction de l’histoire générale du Sénégal», conclut le Pr Lam dans le chapitre I sur les origines et héritages lointains des populations sénégalaises.

Le Pr Mamadou Fall, enseignant au département d’histoire de l’Ucad, revient également sur les origines du peuplement du Sénégal. Selon lui, Yoro Fall (historien décédé en 2016) avait ouvert les pistes en insistant sur le fait que l’histoire des villages, des toponymes, des anthroponymes, combinée à la généalogie, voire l’histoire dynastique, donne à l’histoire du peuplement et des mouvements de population une envergure autrement plus grande que l’attribution des sites archéologiques. Sérère, Fulbé, Wolof, Soninké, Malinké ou Sossé, Naar, renseigne-t-il, ont constitué à différentes époques, des éléments importants de la population ancienne de la vallée du fleuve Sénégal.

«C’est de cette vallée du Sénégal et son horizon adrarien que les professeurs Mamadou Fall et Rokhaya Fall ont rétabli le chaînon manquant qui traînait dans l’historiographie depuis Strabon et la géographie de Ptolémée. Ils ont établi les pistes culturelles, économiques et anthropologiques reliant l’Égypte et le Sahara aux rives du Sénégal. Ils ont rétabli l’identité africaine des Bafours qu’on hésitait encore à considérer comme Soninké, Sérère ou Fulbé», confie l’historien Mamadou Fall.

Il ajoute que le Pr Babacar Diop dit Buuba, exploitant les sources classiques, a tenté de comprendre la double localisation des Sérères et des Sines, en Asie et en Afrique, donc au Sénégal. Dans le Tome 1, volume 3 de l’ouvrage «Histoire générale du Sénégal», au chapitre VII, Buuba Diop a évoqué les apports des sources classiques (grecques et romaines) sur les mouvements des populations ouest-africaines. L’historien conclut que la redéfinition sur la géographie ancienne de l’Afrique nous édifie sur le caractère incontournable de l’Egypte pharaonique pour comprendre l’origine de certains toponymes (Fuuta Toro, par exemple), les cultes de certains groupes (Sérère, par exemple), les titulatures de certaines ethnies (Mandika, Wolofs).
Pour revenir sur la thèse nilotique de l’origine du peuplement du Sénégal, le Pr Lam estime qu’elle est surtout défendue par des africanistes occidentaux. Il cite A. Lasnet qui, d’après lui, défend l’origine nilotique des Peuls. Il en est de même de Charles Gabriel Seligman (anthropologue britannique, médecin et chercheur en pathologie médicale, né en 1873 et mort en 1940), qui soutient que les Peuls d’Afrique occidentale font partie des Hamites septentrionaux et sont apparentés aux Egyptiens, Berbères. Louis Tauxier et Henri Labouret soulignent, eux aussi, que les Peuls ont des origines nilotiques. Pour Henri Labouret, écrit Pr Lam, les Peuls seraient venus d’Ethiopie et seraient le fruit du mélange entre Noirs et Blancs.

Le savant sénégalais Cheikh Anta Diop, confie M. Lam, défend, lui aussi, la thèse nilotique sur les origines lointaines des populations sénégalaises. Il soutient qu’avec la désertification du Sahara dont le processus se déclenche vers -7000, l’essentiel des populations négro africaines refluent dans la vallée du Nil. S’il en est ainsi, note Pr Aboubacry Moussa Lam, reprenant la thèse de Cheikh Anta Diop, l’origine des populations du Sénégal ne peut s’expliquer sans recours à l’argument de la migration. «Il (Cheikh Anta Diop) nous apprend que Laobés, Peuls, Sérères et Toucouleurs sont venus de la vallée du Nil», écrit le Pr Lam.

Qu’en est-il de la thèse saharienne ?

Concernant cette thèse, le Pr Aboubacry Moussa Lam rappelle que selon des spécialistes, les populations africaines, y compris égyptiennes, ont vécu au Sahara avant de se disperser à l’intérieur du continent. Sur ce point, il informe que Joseph Ki-Zerbo est convaincu de l’existence d’une aire culturelle ou d’un fond commun africain centré sur le Sahara qu’auraient partagé Egyptiens et autres Africains.

Oumar Kane, ajoute-t-il, sur l’origine des Peuls, pense que Cheikh Anta Diop s’est trompé en faisant venir ceux-ci d’Egypte et qu’il faut plutôt les faire venir du nord du Sahara sur la base des données que fournit l’art rupestre.

Quid de la thèse asiatique ? Le Pr Aboubacry Moussa Lam, dans «Histoire générale du Sénégal», a rappelé les explications des spécialistes. De son point de vue, les égyptologues sont les premiers à s’être lancés dans cette œuvre de falsification. Ces savants, argue-t-il, font venir les populations africaines du continent asiatique. Sur ce point, Pr Lam cite Gaston Maspero qui classe la civilisation égyptienne parmi celle de l’Orient. Il cite aussi la linguiste Lilian Hombourger qui défend la thèse dravidienne. Pour elle, les populations noires d’Afrique sont issues du groupe dravidien. Ce serait le cas des Peuls et des Sérères. Dans ses explications, Pr Aboubacry Moussa Lam ajoute également Maurice Delafosse qui, selon lui, affirme que les Peuls sont des Judéo-Syriens entrés en Egypte après la domination hyksos, repliés sur la Cyrénaïque et finalement arrivés au Fuuta-Toro.

Ce que dit la tradition

Les traditions orales donnent aussi des éclairages sur les origines du peuplement du Sénégal. Au chapitre 1 du tome 1, volume 3 de l’ouvrage «Histoire générale du Sénégal», publié en 2019, le Pr Aboubacry Moussa Lam mentionne le témoignage de Yoro Boli Dyao. Pour Pr Lam, ce dernier a également parlé des migrations venant de l’Egypte et peuplant la Sénégambie. Pour ce spécialiste de la tradition repris par Pr Lam, six migrations ont quitté l’Egypte et sont arrivées en Sénégambie.

Dans cette partie de l’«Histoire générale du Sénégal», le Pr Aboubacry Moussa Lam révèle que plusieurs traditions font venir les Soninkés d’Egypte. «Celle de Samba Diali Diabaté, recueillie par Oumar Kane, commence ainsi : «une fois sortis d’Egypte, les Sarakolés habitèrent Sawkin», note l’historien.

Pr Aboubacry Moussa Lam, dans la conclusion de ce chapitre, est d’avis que les spécialistes sont divisés sur la question des origines des populations sénégalaises. «En réponse aux tenants des thèses asiatiques, si les traits culturels (surtout linguistiques) lient incontestablement les populations sénégalaises aux populations tamoule de l’Inde dravidienne, cela ne veut pas dire pour autant que les premières sont venues de l’Inde. Les faits militent plutôt pour une aire culturelle située dans la vallée du Nil et commune aux unes et aux autres», analyse Pr. Lam.

Quant aux tenants de la thèse saharienne, poursui-t-il, les faits archéologiques du sud mauritanien leur donnent raison, mais en partie seulement, car les traits culturels les plus saillants des populations sénégalaises ne peuvent absolument pas renvoyer au Sahara pour de nombreuses raisons. Ils sont très récents et trop évolués pour pouvoir appartenir au Sahara, fait-il remarquer.

Selon le Pr Aboubacry Moussa Lam, les similitudes nombreuses et variées avec la civilisation saharienne viennent corroborer une telle analyse. «Mais, ce sont plutôt les traditions orales des populations qui viennent plébisciter l’origine nilotique et égyptienne et donner raison à Cheikh Anta Diop qui avait conclu à une superposition de vagues sahariennes et nilotiques», dit-il.

La thèse nilotique de Yoro Boly Dyâo

Si la science et les sources écrites ont permis de décrypter l’origine des peuples, leurs mouvements migratoires et les phénomènes de métissage, il y a aussi la tradition orale qui, selon Raphaël Ndiaye, «représente la somme des données qu’une société juge essentielles, retient et codifie, principalement sous forme orale, afin d’en faciliter la mémorisation, et dont elle assure la diffusion aux générations présentes et à venir». Les récits traditionnels ne sont pas à négliger. Et l’histoire du peuplement du Sénégal n’échappe pas à cette règle. Dans les annales de la Faculté des Lettres et Sciences humaines, 21, 1991, P. 117-139, le Professeur Aboubacry Moussa Lam revient sur une contribution de Yoro Boly Dyâo qui défend la thèse de l’origine égyptienne des populations sénégambiennes. Ce dernier qui n’est ni historien ni anthropologue, mais un fidèle collaborateur du système colonial, y fait état de migrations en provenance de la vallée du Nil. D’après le Pr Lam, il ressort qu’un demi-siècle avant le Professeur Cheikh Anta Diop, ce même Yoro Boly Dyâo, avait démontré que la Sénégambie devait son peuplement à des migrations venant de l’Egypte pharaonique. Dans cette contribution rédigée par Yoro-Dyâo et remis à M. Henri Gaden, le traditionnaliste fait état d’une série de migrations venant de l’Egypte et auxquelles la Sénégambie doit son peuplement. Ainsi, Yoro-Boly Dyâo a évoqué la migration des Dyâ’ôgo avec la fondation de plusieurs villages sur les deux rives du fleuve et du marigot de Ndyougar (ou Garak), celle des Manna, mais aussi des Tondyon, des Turmis et des Turi-Siny ou des Lam-Toro.

Ce témoignage de Yoro Dyâo permet, selon le Professeur Lam, de réhabiliter Cheikh Anta Diop qui, précise-t-il, n’a, dans aucune de ses publications, fait allusion au traditionnaliste du Walo. L’explication qu’il en donne est que «le Professeur Cheikh Anta Diop n’a vraisemblablement pas connu les travaux de Yoro Dyâo sur une origine égyptienne des populations sénégambiennes».

Pour rappel, fait remarquer le Professeur Lam, Cheikh Anta Diop systématisait, en 1973, sa thèse sur l’origine nilotique des populations négro-africaines dans un article intitulé «Introduction à l’étude des migrations en Afrique centrale et occidentale – identification du berceau nilotique du peuple sénégalais». Au début de cette étude, il écrivait : « il s’agit de démontrer qu’à une époque relativement récente, une migration partie des rives du lac Albert et des collines de Nubie (région habitée par les Nouer, Shillouk, Dinka, etc.) aurait atteint le Sénégal en se glissant dans le couloir situé entre le 10e et le 20e parallèle au-dessus de l’équateur…». Et, souligne-t-il, Cheikh Anta Diop le démontrait en utilisant des faits linguistiques, mais surtout toponymiques et anthroponymiques. Cependant, soutient-il, « il est intéressant de noter qu’en employant des moyens différents, Yoro Dyâo et Cheikh Anta Diop aboutissent au même résultat : l’oasis De Tit (la plus septentrionale) est à moins de 7° au-dessus du 20e parallèle indiqué par le savant sénégalais comme limite nord de sa voie de passage ; l’autre est à 2° au-dessus de ladite limite».

Pour le Professeur Lam, « Cheikh Anta Diop n’a fait que suivre honnêtement la voie de la science au lieu de celle de l’idéologie ; et le Walo-Walo Yoro Dyâo, son précurseur, y aura été pour beaucoup». Ce qui fait dire au Professeur Aboubacry Moussa Lam que «les migrations entre le Nil et le Sénégal, qui semblaient être des mirages insaisissables, deviennent une réalité palpable avec la contribution capitale de Yoro Boly Dyâo».

Par Aliou KANDE et Samba Oumar FALL
LESOLEIL

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