ALIOUNE FAYE (ENSEIGNANT-CHERCHEUR) – ‘’Lorsqu’un stock se trouve en situation de surexploitation, son abondance diminue’’

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La pêche sénégalaise se heurte à des facteurs d’ordre environnemental souvent méconnus. Docteur Alioune Faye, enseignant-chercheur à l’Institut des sciences de l’environnement (ISE) et spécialiste en bio-écologie marine, explique, dans cet entretien, les multiples causes de la raréfaction de cette denrée essentielle (le poisson).

Il y a quelques semaines, des centaines de poissons morts ont été retrouvés sur la plage de Yarakh (à 200 mètres de la Seras). Quelles peuvent être les causes de ce fait ?

Par rapport à cette question, je ne serai pas long, tout simplement, parce que je n’ai pas la certitude et les éléments qui me permettent de dire que cela s’est passé à la plage de Yarakh. C’est vous qui me l’apprenez. Mais ce sont des choses qui arrivent. Ce phénomène est plus fréquent dans les écosystèmes d’eau douce comme les lacs, les rivières, les étangs, etc.

En effet, dans ces écosystèmes d’eau douce, un facteur de stress comme une pollution, un développement important de micro-algues, une maladie, un manque d’oxygène peut entrainer une mortalité massive de poissons.

Alors que, quand il s’agit de la mer, et précisément à Dakar, je ne pense pas qu’il y ait actuellement des niveaux de pollution ou de prolifération d’algues marines qui puissent être à l’origine d’une mortalité massive, d’autant plus que les images que vous m’avez montrées laissent croire que c’est une seule espèce de poisson.

Ainsi, si une pollution avait été à l’origine de cette mortalité, c’est toute une faune marine qui aurait été touchée, mais pas une seule espèce.

Cela pourrait être, par contre, dû à d’autres phénomènes, comme les rejets de prises accessoires ou d’espèces non ciblées en mer. En effet, il arrive que les pêcheurs, surtout pour la pêche industrielle, capturent une espèce de façon accidentelle. Dans ce cas, cette prise accidentelle ou accessoire est transbordée en mer ou transformée à bord ou rejetée à l’eau. Pour les pêcheurs artisans, il arrive parfois, également, que la capture d’une espèce, en termes de quantité, soit telle que la capacité de charge de la pirogue soit dépassée. Dans ce cas, soit il y a une deuxième pirogue (ce qu’ils appellent ‘’gaalou topou’’ en wolof) pour embarquer le surplus de la capture, soit le surplus est donné à d’autres pêcheurs se trouvant aux environs de la zone de capture ou bien le surplus est rejeté à l’eau. Pour la pêche artisanale, cette pratique est plus fréquente, dans le cadre de la pêche à la senne tournante.

Toujours est-il que ces poissons déjà morts et rejetés à l’eau vont flotter à la surface de la mer. Ils vont soit être mangés par d’autres poissons ou d’autres animaux marins, soit dériver au gré des vagues pour ensuite s’échouer sur les plages.

Il y a un autre phénomène également qui pourrait expliquer une telle mortalité de poissons, mais ce n’est pas fréquent. En effet, il peut arriver que des poissons petits pélagiques, comme les sardinelles (‘’yaboye’’ en wolof), avec leur comportement grégaire, pourchassés par des prédateurs, se rapprochent parfois dangereusement de la côte et soient pris dans les vagues. Ils finissent ainsi par s’échouer sur la plage.

Donc, les causes d’un tel phénomène sont multiples. Je précise quand même que tout ce que j’ai dit jusque-là ne constitue que des hypothèses.

Mais s’il s’avère que le phénomène que vous m’avez présenté a eu lieu au Sénégal, je pense que les services compétents devraient effectuer des inspections sur le terrain et prélever des échantillons de ces poissons et d’eau au niveau de la plage, afin d’effectuer les analyses nécessaires, en vue de déterminer les éventuelles causes de la mort de ces poissons.

En ce moment, beaucoup de pêcheurs se plaignent de la rareté du poisson. En outre, les poissons de grandes tailles se font rares. A quoi est dû ce problème ?

La raréfaction des poissons dont se plaignent les pêcheurs pourrait être due principalement à deux choses : les variabilités saisonnières de l’abondance des stocks, surtout les stocks des poissons petits pélagiques, et la surexploitation. Ces variabilités saisonnières d’abondance sont une conséquence des variations des conditions environnementales de l’écosystème marin. Ces changements de conditions environnementales peuvent occasionner une forte variabilité du recrutement et une réduction du stock.

Ces variations des conditions environnementales sont donc à l’origine de la migration des espèces pour la recherche de conditions optimales pour leur survie. Ces migrations peuvent aussi expliquer la raréfaction momentanée de certaines espèces des eaux sénégalaises.

En effet, au Sénégal, les pêcheurs artisans ciblent particulièrement les poissons petits pélagiques qui comprennent, entre autres, les deux sardinelles, les chinchards, l’ethmalose, le maquereau. La pêche de ces poissons petits pélagiques constitue, de loin, l’activité principale de la pêche artisanale sénégalaise, puisqu’elle représente environ 80 % des débarquements de la pêche maritime sénégalaise. Parmi ces petits pélagiques, les sardinelles (‘’yaboye’’) se trouvent être les poissons les plus ciblés par les pêcheurs artisans et, par conséquent, les plus couramment commercialisés.

Ces sardinelles, particulièrement la sardinelle ronde (‘’yaboye meureug’’ en wolof) effectuent des migrations saisonnières le long de la côte ouest-africaine. En début d’année, une bonne partie du stock de la sardinelle ronde est concentrée dans les eaux sénégalaises et gambiennes. Ce début d’année qui correspond à la période froide coïncide avec le phénomène de l’upwelling (la remontée à la surface de masses d’eau profonde, froide et riche en sels minéraux, ce qui occasionne un développement du phytoplancton et du zooplancton qui constituent la nourriture de la sardinelle). Durant cette période, la sardinelle est abondante au Sénégal et le stock est exploité par la pêche artisanale sénégalaise.

Vers le mois d’avril, l’espèce commence ses migrations en direction de la Mauritanie où elle est exploitée jusqu’au mois d’août. Ensuite, elle remonte un peu plus au Nord, dans les eaux marocaines. Ce n’est qu’à partir du mois d’octobre que l’espèce entame son retour dans les eaux sénégalaises.

Donc, on pourrait supposer qu’une bonne partie du stock de la sardinelle serait actuellement dans les eaux mauritaniennes. Ce qui pourrait expliquer la raréfaction de cette ressource en ce moment au Sénégal.

La raréfaction de la ressource peut être également une conséquence de la surexploitation des stocks. En effet, des études ont montré que plusieurs espèces de poissons pélagiques côtiers (poissons qui vivent non loin de la côte et dans les eaux proches de la surface) et de poissons démersaux côtiers (poissons qui vivent non loin de la côte et près du fond) se trouvent actuellement dans une situation de surexploitation. Cette situation dans laquelle se trouvent ces stocks serait imputable à plusieurs facteurs dont les subventions de la pêche artisanale par l’Etat telles que la subvention du carburant, l’absence de taxes sur les moteurs hors-bords, les engins de pêche, etc.

Ces subventions ont contribué grandement à l’augmentation de l’effort de pêche. Parmi les causes de cette surexploitation, figurent les mauvaises pratiques de pêche (captures des juvéniles, utilisation de mailles et d’engins non-réglementaires, etc.), l’augmentation de la population (augmentation de la demande en produits halieutiques), les accords de pêche, l’avancée technologique conduisant à la sophistication du matériel de pêche (sonar, les chaluts de pêche, bateaux-usines qui transforment à bord, etc.), l’implantation des industries minotières qui transforment d’énormes quantités de poissons petits pélagiques en farine et huile de poisson, etc.

Maintenant, lorsqu’un stock se trouve dans une situation de surexploitation, son abondance diminue drastiquement et les individus qui restent ont tendance à développer un nanisme et à se reproduire à une taille beaucoup plus petite. Cette stratégie reproductive consiste à une réponse à la forte pression de pêche dont ces individus font l’objet. Tout cela pourrait expliquer la raréfaction de certaines espèces de poissons, mais aussi l’absence des individus de grande taille dans l’écosystème marin et, par conséquent, dans les débarquements.

Existe-t-il des périodes spécifiques favorables à la pêche ?

Tout d’abord, il faut faire la distinction entre une période favorable à la pêche pour une espèce donnée et sa période d’abondance. Parce qu’une espèce peut être abondante dans une zone donnée, alors que durant cette période, sa capture n’est pas recommandée. Tout simplement parce que l’espèce peut être dans cette zone pendant cette période pour des besoins de reproduction. Maintenant, imaginez que vous la capturez avant qu’elle ne se reproduise, combien de milliers de poissons avez-vous empêché de naître ? Alors, le pêcheur qui ne comprend pas cela va penser qu’il est dans une période de pêche favorable, parce que l’espèce est abondante et ses prises sont bonnes.

C’est pour cette raison que l’autorité en charge de la pêche doit accompagner la recherche afin de déterminer certains paramètres biologiques comme les périodes de reproduction, les tailles de première maturité sexuelle, le taux de croissance, le taux de fécondité des espèces, etc. La connaissance de tous ces paramètres pour un certain nombre d’espèces aiderait à une gestion rationnelle et durable de certains stocks. A titre d’exemple, la connaissance des ou de la période de reproduction d’une espèce donnée pourrait aider l’établissement de période (s) de repos biologique. C’est-à-dire que pendant toute la période de reproduction, on interdit la capture de l’espèce. Cela permet de donner aux poissons la chance de se reproduire au moins une fois avant d’être capturés.

Maintenant, en dehors de la période de reproduction, l’espèce peut être abondante dans une zone, pour des besoins de nutrition. En ce moment, on peut parler de période favorable à la pêche de l’espèce.

Cependant, tous ces phénomènes biologiques (reproduction, nutrition, etc.) sont sous l’influence des variables environnementales (température, salinité, oxygène dissous, photopériode, etc.) de l’écosystème marin. C’est pour dire également qu’une période favorable à la pêche d’une espèce de poisson donnée dépend également de ces variables environnementales, car chaque espèce a ses exigences qui lui sont propres vis-à-vis de ces variables. Ce qui veut à dire que les périodes de pêche favorables peuvent aussi différées selon les espèces.

Les quais de pêche à Dakar sont inondés d’ordures. Quel est l’impact sur les ressources halieutiques ?

Toutes ces ordures dont vous parlez au niveau des quais, vont finir dans la mer et cela rentre dans le cadre de la pollution d’origine continentale, parce qu’il y a aussi la pollution d’origine océanique. Bref, ce qu’il faut savoir, c’est que des études récentes ont montré que c’est la pollution d’origine continentale qui est beaucoup plus importante et représente 80 % de la pollution marine totale. Mais l’un dans l’autre, il y a toujours des impacts sur les ressources halieutiques.

Maintenant, s’agissant de la pollution marine d’origine continentale constatée, ce n’est pas seulement à Dakar, mais dans toutes les régions marines côtières du Sénégal, la majeure partie des polluants, c’est du plastique. Ces déchets plastiques ont de multiples impacts sur les ressources halieutiques.

En effet, le plastique ne se dégrade jamais totalement. Il se fragmente en microparticules dans le milieu marin, sous l’effet des vagues. Le problème est qu’avant même que ces plastiques ne se dégradent, ils peuvent occasionner des enchevêtrements ou des blessures pour certains animaux marins ou charrier des matières toxiques dans la mer. Maintenant, lorsque ces pastiques se fragmentent en microparticules, certains animaux marins les confondent avec de la nourriture. Par exemple, certaines espèces de tortue prennent ces particules plastiques selon leur taille pour des méduses. Les oiseaux marins et certaines espèces de poisson de surface ingèrent les morceaux de plastique flottants qu’ils confondent aussi avec de la nourriture. Certains mollusques comme les moules ou certains mammifères marins qui filtrent l’eau de mer pour se nourrir ingèrent d’importantes quantités de micro-plastiques. Tout cela va conduire à la mort à petit feu de ces organismes marins.

Sur un autre registre, l’accumulation de ces déchets dans les zones côtières affecte les habitats côtiers qui constituent en général des zones de nurserie pour plusieurs espèces de poisson.

Que préconisez-vous pour la protection et la multiplication des ressources halieutiques, particulièrement le poisson ?

Pour la protection de la ressource, je pense qu’on ne peut pas réinventer la roue. Tout a été dit dans le Code de la pêche et celui de l’environnement. Le problème, c’est l’application de ces textes réglementaires. Peut-être pour certains règlements, il faut réactualiser les fondements scientifiques qui les sous-tendent. Quand on prend l’exemple de la fixation du maillage des filets de pêche, je pense qu’il faudrait faire une étude de sélectivité de ces engins de pêche pour déterminer la dimension de maille optimale pour la capture, ne serait-ce que pour un certain nombre d’espèces pour la pêche artisanale.

Autre chose aussi : il faut réglementer davantage l’accès à la ressource pour la pêche artisanale, bien qu’il existe les permis de pêche, mais cela concerne la pirogue et son propriétaire. Au niveau de cette pêche dite artisanale, l’effort de pêche est tellement important que la pression sur la ressource a conduit à la surexploitation de plusieurs stocks. Pour réduire cet effort de pêche qui ne cesse de croitre, il faut impérativement revoir les subventions allouées au secteur de la pêche, comme je l’ai tantôt. L’argent destiné à ces subventions pourrait servir à la formation des pêcheurs à des métiers de reconversion. Il y a beaucoup de pêcheurs qui veulent se reconvertir dans d’autres métiers car, disent-ils, le secteur de la pêche n’est plus ce qu’il était auparavant.

Il faut aussi associer les acteurs à la base à toutes les décisions qui sont prises, concernant la gestion des ressources halieutiques, bien que des efforts soient en train d’être faits dans ce sens par les ONG et les programmes qui interviennent dans le secteur. Il faut également que l’Etat appuie la recherche dans le domaine des sciences halieutiques et aquacoles, et booste le développement de l’aquaculture qui pourrait constituer une alternative à la pêche de capture.

EMMANUELLA MARAME FAYE
ENQUETEPLUS

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