OPA DE VEOLIA SUR SUEZ – Enjeux pour la gestion de l’eau au Sénégal

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Avec l’offre publique d’achat lancée par Veolia en France sur Suez, la gestion du secteur de l’eau au Sénégal pourrait tomber entre les mains du premier groupe qui avait fait l’offre la plus chère lors de l’appel d’offres de 2017 (366 F CFA le mètre cube contre 286,9 F CFA pour la SDE ; 298,5 FCFA pour Suez). Se pose la question des orientations, du sort des travailleurs, mais surtout de la qualité et du prix de l’eau au Sénégal.

Lors de l’appel d’offres lancé par l’Etat du Sénégal en 2017, pour la gestion du secteur de l’eau, elle était arrivée à la troisième et dernière place, derrière Suez et la Sénégalaise des eaux. Aujourd’hui, Veolia pourrait revenir en force dans l’affermage du secteur de l’hydraulique urbaine au Sénégal, grâce au rachat de près du tiers des actions de Suez. Et, d’un coup, celle qui avait la plus mauvaise note revient dans la course, alors même que la bataille entre la deuxième (SDE) et la première (Suez) n’a pas encore connu son épilogue. Même si les dés sont déjà jetés et que la nouvelle attributaire a commencé ses activités depuis janvier 2020.

La question qui se pose ici est quel est le sens même des appels d’offres ? Ne faudrait-il pas mettre des verrous dans les appels d’offres ? Qu’adviendrait-il, si Suez tombe sous le contrôle d’un opérateur étranger au secteur de l’eau et qui pourrait revoir certaines orientations du groupe, etc. ? Professeur agrégé de droit privé, spécialiste du droit économique, Abdoulaye Sakho estime qu’il n’y a pas de souci particulier à se faire, du côté sénégalais.

En ce qui concerne les verrous sur les appels d’offres, il rétorque : ‘’Oui, c’est possible, mais ça risque de créer des lourdeurs. Certains le font en disant que : ‘Si l’entreprise qui gagne le marché change de contrôle, le marché s’arrête.’ Mais ce n’est pas réaliste, à mon avis ; sauf pour des raisons éthiques.’’

En fait, tout est parti de juillet, quand Engie, premier actionnaire de Suez (maison mère de Sen’Eau) a décidé de vendre toutes ses actions (33 %), pour se concentrer sur des activités autres que l’eau et les déchets qui sont les domaines de prédilection de Suez. Récemment, dans BFM TV, le PCA d’Engie, Jean-Pierre Clamadieu, disait : ‘’Le Conseil d’administration a annoncé, en fin juillet, un certain nombre d’orientations stratégiques pour le groupe. Il s’est agi de faire un choix plus clair sur les priorités. Nous avons ainsi défini deux priorités très en ligne d’ailleurs avec les enjeux du moment.’’

Parmi ces nouvelles priorités d’Engie, il n’y a pas l’eau pour laquelle le futur ex-premier actionnaire de Suez s’est battu au Sénégal. Pour l’avenir, le groupe compte davantage se focaliser sur ce qu’il sait faire le mieux : c’est-à-dire l’énergie. Monsieur Clamadieu sur les deux grandes priorités du groupe : ‘’Il s’agit des renouvelables. Le groupe (Engie) est devenu un très gros développeur de renouvelables au plan mondial (hydraulique, mais surtout éolien et solaire). Nous jouons dans la cour des grands sur les renouvelables et il faut y mettre les moyens. La deuxième, ce sont les infrastructures. Nous sommes un grand champion des infrastructures gazières en France et on veut être un peu plus actif à l’international ; et surtout avec les infrastructures des collectivités locales.’’

Avenir incertain pour Sen’Eau

C’est donc pour optimiser ses capacités dans le domaine qu’Engie veut se débarrasser de Suez et de l’eau, plongeant la mère de Sen’Eau dans un avenir incertain. Ce, d’autant plus que l’entreprise en pole position pour le rachat n’est autre que le rival historique Veolia. Un peu comme si le Paris Saint-Germain envisageait d’acheter le contrôle de l’Olympique de Marseille.

En effet, entre les deux géants français, les relations ont toujours été conflictuelles. Leur inimitié s’avère même aussi vieille que leur naissance. Mais pour le top management de Veolia, ce n’est pas une raison de renoncer au ‘’beau projet’’ qu’ils envisagent de mettre en place pour la France. L’occasion est même parfaite, selon le président directeur-général du groupe, de tourner la page de ces rivalités. Antoine Frérot : ‘’C’est le moment de dépasser cette rivalité. Jamais l’urgence écologique n’a été aussi forte. Jamais la plupart des populations, les pays n’ont autant ressenti cette nécessité d’agir pour l’écologie. En ce temps de pandémie, que ça soit en Europe ou même ailleurs, notamment en Chine, les plans de relance vont faire une belle place à l’écologie. C’est le moment de regrouper nos forces. Parce que sur le marché mondial, la taille est capitale. Elle est capitale pour pouvoir investir massivement en innovations et en recherche-développement pour trouver des solutions pour résoudre la crise écologique.’’

Mais le pari semble loin d’être gagné. Car aussi bien le top management de Suez que les salariés ne sont, pour le moment, enchantés par cette volonté de Veolia de contrôler le deuxième mondial. En France, les travailleurs se battent pour dire non à l’opération lancée par le concurrent historique. Franck Reynhold Von Essen, un des responsables syndicaux, à l’occasion de leur débrayage la semaine dernière. ‘’On s’est mobilisé pour montrer notre opposition totale au projet d’OPA de Veolia sur le groupe Suez par le rachat de la participation d’Engie. Nous sommes plus qu’inquiets. On ne croit pas qu’un tel mariage entre ces deux grands groupes peut se faire sans casse sociale’’.

Pour Dalenda Drissi, employée à Suez, qui dit OPA dit doublons ; qui dit doublons dit licenciements. ‘’Nous avons peur pour nos emplois. Nous voulons conserver nos emplois. Nous, nous voulons rester Suez’’, fulmine la salariée.

Ainsi, plus de 2/3 des travailleurs ont dit non à ce mariage. Malgré les assurances du PDG de Veolia. Qui disait : ‘’Nous avons sécurisé avec un partenaire, l’entreprise française de gestion des infrastructures Meridiam, dont c’est la spécialité, la reprise des activités d’eau en France pour Suez. Et cette entreprise a un très ambitieux projet pour l’eau en France. Et elle est prête à y apporter des moyens importants, sans doute plus même que ce que sa maison mère est prête à lui apporter. Elle peut garantir que tous les emplois seront préservés dans l’eau en France chez Suez. Mais également que les Français ne paieront pas plus cher leur eau.’’

Quid maintenant des travailleurs qui sont hors de France, notamment au Sénégal ? C’est pour le moment l’omerta. Sur plus de 90 000 travailleurs à travers le monde, Suez compte 30 000 en France, dont 11 000 dans le domaine de l’eau. D’ailleurs, même si l’Etat français (actionnaire dans Engie à hauteur de plus de 23 %) semble bénir le scénario, il insiste sur la nécessité de sauver tous les emplois.

Quid des mille travailleurs de SDE ?

Au Sénégal, Suez a hérité de la SDE plus de 1 000 travailleurs. C’était l’une des conditions du cahier des charges, lors de l’appel d’offres international de 2017. Et jusque-là Suez s’est bien acquittée de cette obligation. En cas de reprise, Veolia va-t-il respecter les mêmes engagements ? Là aussi, le Pr. Sakho, auteur d’un livre sur les groupes de société publié en 2010 aux éditions Carthala, rassure : ‘’Concernant le marché de l’eau au Sénégal et son attribution à l’une de ces entreprises, je ne crois pas qu’il y aura des incidences notables. Au contraire, si l’opération se réalise, les autorités sénégalaises pourraient essayer, par la négociation intelligente, de monter d’un cran leur degré d’exigence relativement à la qualité et au prix de l’eau. Mais attention, aucune obligation pour le concessionnaire. Ceci dit, il convient quand même de voir ce qu’il y avait dans le contrat et les conditions d’exécution de celui-ci.’’

A cet effet, il faut rappeler que Veolia avait, lors de l’appel d’offres, émis le prix le plus cher (SDE 286,9 F CFA le mètre cube ; Suez 298,5 F CFA ; Veolia 366 F CFA).

Par ailleurs, analyse le professeur : ‘’Ce genre d’opérations de concentration entraîne des conséquences sur la marche des deux entreprises et sur le marché dans lequel elles évoluaient. D’une part, le droit de la concurrence intervient pour limiter les effets néfastes sur le marché et sur les autres acteurs. D’autre part, c’est le droit du travail qui protège les salariés par des dispositions spécifiques dont celles qui obligent au maintien des contrats de travail malgré les changements opérés dans l’ordre commercial et financier. Mais cette protection est insuffisante et c’est ce qui justifie la colère et les manifestations des salariés des entreprises en cause (en France). Ces derniers craignent des lendemains qui déchantent. Ils cherchent à peser sur le cours des choses et c’est de bonne guerre.’’

Au Sénégal, c’est encore la sérénité. Ni du côté de l’Etat, encore moins chez les travailleurs, on semble se préoccuper du climat délétère de Suez en France. Joint par téléphone, le secrétaire général du Sutes (Syndicat unique des travailleurs des eaux du Sénégal), Baba Ngom, déclare : ‘’Je n’en connais pas les tenants et les aboutissants. En arrivant, Suez a conservé tout le personnel laissé par la SDE. Nous pensons que s’il doit y avoir un autre repreneur à Suez, le même schéma va être maintenu. De toute façon, dans l’appel d’offres, il était bien spécifié que le partenaire stratégique doit conserver l’ensemble des emplois. Si toutefois il veut se débarrasser de travailleurs, on fera de sorte que les gens partent avec beaucoup d’argent.’’

Décidé à prendre le contrôle de son rival historique et de bâtir une puissance mondiale dans le domaine de la transformation écologique, Veolia n’exclut pas de lancer une OPA (offre publique d’achat).

MOR AMAR
ENQUETEPLUS

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