ACCES AU FONCIER – Le règne sans partage des hommes

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Héritage, délibérations des collectivités territoriales, défaut de moyens financiers, les obstacles pour accéder au foncier chez les femmes sont multiples. Pourtant, ces dernières constituent l’écrasante majorité de la main-d’œuvre agricole au Sénégal.

Mont Kilimandjaro, an 2016. Soixante femmes leaders, de retour d’Arusha en Tanzanie, franchissent la célèbre montagne et crient haut et fort l’amertume des femmes rurales africaines exclues, pour la plupart, de l’accès au foncier. Quatre ans plus tard, la directrice exécutive du Groupe d’initiative pour le progrès social (Gips/War), Julie Cissé, membre de la délégation sénégalaise au conclave tanzanien, exprime ses satisfactions et regrets.

‘’Je pense que la forte mobilisation des femmes leaders a produit pas mal de résultats. D’abord, il y a eu l’acceptation d’une charte contenant 15 demandes précises remises à la représentante de Mme Zuma qui fut, à cette époque, le président de l’Union africaine. Par la suite, en 2017, l’UA avait recommandé l’octroi de 30 % des terres aux femmes. Le Sénégal faisait partie des premiers pays à signer cette charte. Aujourd’hui, des efforts ont été faits. Mais il reste encore beaucoup à faire’’.

Selon des études brandies par Mme Cissé, le Sénégal serait encore très loin de l’objectif. A l’en croire, à ce jour, environ seulement 11 % des terres sont occupées par les agricultrices. ‘’Nous, nous estimons que le Sénégal devrait même pouvoir dépasser les 30 %. D’autant plus que 72 % de la main-d’œuvre agricole, au Sénégal, est constituée de femmes’’, relève-t-elle.

A Mbawane, les femmes continuent de se battre pour avoir leur autonomie. A Khour Wu Ndaw, certaines sont maitres. Les hommes, leurs ouvriers. L’une des baronnes qui a réussi à briser le plafond de verre, c’est mère Tiné Ndoye. Elle n’a pas attendu l’initiative Kilimandjaro pour se battre. Depuis le début des années 2000, elle va partout au Sénégal pour plaider la cause des femmes. Dans les parages, tout le monde la connait.

En provenance de Bayakh, sur la route de Kayar, il suffit de donner son nom pour ne pas se perdre. Ce jour-là, la conseillère économique, sociale et environnementale, présidente de la Fédération nationale des femmes rurales, est absente de son champ. Son fils, Abdou Ndiaye, se charge de nous guider sur les lieux. Un périmètre de moins d’1 ha, noir d’aubergines. Quelques bonnes dames, munies de leur bassine, s’activent à la récolte sous une forte canicule. Sidy, lui, reste dans un coin et fait un second tri des légumes. Il est le gestionnaire, recruté par la baronne. Venu de son lointain Saloum, l’homme trapu de teint noir revient sur le mode d’organisation : ‘’Je suis le gérant. Maman Tiné est le bailleur. A la fin de chaque campagne, on évalue le chiffre d’affaires, on sort les dépenses et on se partage de manière égale les bénéfices. Depuis 5 ans, c’est comme ça que nous travaillons. Vraiment, je ne me plains pas.’’

L’exemple de Mbawane

Pendant ce temps, les bonnes dames continuent leur cueillette avec la même cadence. Il est 14 h passées de quelques minutes, en cette matinée de très forte chaleur. Mame Saye Guèye cueille les aubergines avec dextérité. L’air un peu épuisé, elle confesse : ‘’Mère Tiné est aussi notre belle-mère. Elle a fait appel à nous pour l’aider à la récolte. Nous, nous ne connaissons que le travail. Nous faisons toutes les variétés de légumes. Parfois même, on fait de l’arachide. Cela contribue à régénérer la terre.’’

Assis dans son coin, le gestionnaire explique : ‘’Ce sont des collaboratrices. A la fin de chaque cycle, on appelle quelques femmes pour faire la récolte. La rémunération dépend de la moisson. Parfois, elle est bonne et on leur donne 3 000 F. Parfois, le marché est difficile et on leur donne moins. Mais ce n’est pas l’argent qui fonde la relation de travail. Elles sont très compréhensives.’’ Et d’ajouter : ‘’Le seul problème, c’est qu’il y a beaucoup d’aléas dans le marché. Imaginez, juste avant le Magal, le sac d’aubergines était cédé à 25 000 F. Aujourd’hui, il est descendu à 5 000 F. Ainsi va le marché.’’

Tout autour, les champs verdoyants appartiennent aux femmes. Alors que certaines font le piment, d’autres cultivent la menthe (‘’naana’’). Cela dépend des périodes et des moyens des unes et des autres. A ce titre, Mbawane est comme une oasis dans un vaste désert pour les femmes. Dans nombre de recoins du Sénégal, les femmes rurales sont bien visibles dans les champs. Souvent, elles sont même bien plus nombreuses que les hommes. Mais la plupart du temps, elles travaillent surtout comme ouvrières agricoles ou comme ‘’locataires’’ moyennant un prix excessivement cher. Parfois, par obligation dans les exploitations de leurs pères, époux ou frères.

Jointe par téléphone, Maman Tiné de préciser ce qui fait la spécificité de cette partie du village. ‘’En fait, dit-elle, tous ces champs que vous avez vus, appartenaient à mon mari. De son vivant, il les a gracieusement offerts à ses épouses. Chacune a pris sa part. Je pense que c’est le parfait exemple à vulgariser, pour éviter certains problèmes’’.

Pourtant, du point de vue de la loi, rien ou presque ne s’oppose à l’accès des femmes à la terre. Mieux, l’article 15 de la Constitution garantit une égalité parfaite entre les hommes et les femmes sur la terre. Mais, dans la réalité, pour qu’une femme accède au foncier, c’est la croix et la bannière. En fait, l’essentiel des obstacles relève moins de la législation que des pesanteurs économiques, sociales et culturelles.

Julie Cissé apporte des éclairages : ‘’Les femmes font face à des difficultés énormes. Fondamentalement, ces difficultés sont d’ordre socio-historique et culturel. Pour les contourner, notre réseau s’appuie surtout sur des alliés stratégiques que nous nommons les ‘farandoo’. Ce sont généralement des notables établis au niveau des communautés que nous allons voir, en cas de difficultés éprouvées par nos membres.’’

Le règne sans partage des hommes

En vérité, même si la loi n’apporte aucune restriction, même si les autorités déconcentrées et décentralisées sont sensibles à la problématique, le hic, c’est que le marché foncier obéit à ses normes propres. Surtout en milieu rural où les communautés dictent bien souvent leurs lois, même à l’Etat. Et dans ce milieu où le patriarcat règne généralement sans partage, il y a rarement de la place pour les héritières en matière foncière. Au décès du patriarche, les filles sont bien souvent exclues, sous le prétexte qu’elles doivent se marier, rejoindre leur domicile conjugal.

La baronne de Mbawane botte en touche cet argument qui ne tient ni de la religion ni de la morale. Tiné Ndoye : ‘’Pour moi, c’est juste le fruit de l’ignorance. Pendant longtemps, les femmes elles-mêmes ont trouvé normal cette exclusion. C’est pourquoi, au début des années 2000, nous avions associé les religieux à nos plaidoyers pour leur démontrer que ceci ne relevait nullement des prescriptions islamiques ou chrétiennes. Pour ce qui est de l’islam, il est prévu que la femme hérite de tous les biens de l’ascendant, y compris des biens fonciers. Seulement, elle a droit à la moitié de la part de l’homme. Pour le christianisme, il n’y a aucune restriction.’’

Exclue de l’héritage de son père, la femme est aussi parfois éjectée de celle de sa belle-famille où elle est comme une étrangère. Souvent, elles se heurtent à la convoitise des beaux-frères, qui revendiquent des droits sur les terres de leurs défunts.

Maire de Ndiaganiaw, Gana Gning explique : ‘’Souvent, quand le mari décède, il y a des problèmes avec les beaux-frères. Ce sont des histoires un peu fréquentes qui amènent des tiraillements. Mais quand le dossier arrive à la mairie, nous tranchons le plus souvent pour la femme. Même si elle retourne chez elle. Parce que nous supposons que si son défunt mari lui a laissé des enfants, il lui faut un moyen de subsistance pour les entretenir.’’

En outre, les femmes sont aussi victimes de leur ignorance, de la peur des conflits, ainsi que de leur analphabétisme. Résultat : elles sont souvent en marge des litiges. ‘’Elles ne savent pas comment faire pour avoir accès au foncier. Elles ne savent pas comment faire pour être aux instances de décision et elles ne savent pas, dans le cas où leurs droits sont violés, ce qu’il faut faire pour les réclamer. Voilà le véritable problème’’, constate la présidente nationale des femmes rurales pour s’en désoler.

Des obstacles politiques et économiques

En sus de ces obstacles d’ordre sociétal et culturel, il y a ceux d’ordre politique et économique. Souvent exclues des procédures de délibération des collectivités territoriales, les femmes sont, là aussi, rattrapées par leur analphabétisme. Même si cette contrainte disparait de plus en plus. Grâce aux actions de plaidoyers des groupements de femmes, les choses évoluent, même si c’est encore de façon très timide. C’est du moins la conviction de certains de nos interlocuteurs, dont la directrice exécutive de Gips/War. Elle témoigne : ‘’Elles sont de plus en plus nombreuses, les collectivités territoriales, à appuyer les initiatives féminines. Entre 2016 et maintenant, nous avons pu mettre en œuvre six périmètres fonctionnels, grâce à leur appui. C’est le cas, par exemple, de Touba Toul où le conseil municipal nous a donné trois périmètres. Il en est de même de Mbadakhoune où nous avons un périmètre. Nous demandions 2 hectares, mais le maire a proposé 4 hectares, puisqu’il y avait plusieurs groupements de femmes… Nous avons aussi un périmètre à Tivaouane et un autre à Notto Diobass.’’

Au demeurant, les poches de résistance restent toujours assez importantes. Selon les cas, les arguments invoqués pour s’opposer à l’octroi des terres aux femmes, c’est l’absence de demande ou bien l’absence de projet. ‘’Je pense que c’est de faux prétextes. Ces documents, on ne les demande pas systématiquement aux hommes. Pourquoi l’exiger aux femmes ? Certains élus doivent savoir que ce que nous faisons, c’est non seulement pour les femmes de leurs terroirs, mais aussi pour leurs communes. Je peux donner l’exemple de Touba Toul où nous remercions vivement le maire. Mais nous équipons tous les périmètres mis à notre disposition. C’est à raison de 30 millions F CFA au minimum, mobilisés grâce à nos partenaires’’.

En fait, une chose est d’avoir accès à la terre, une autre est de pouvoir les mettre en valeur et de les conserver. C’est dans ce cadre qu’entre en jeu Gips/War qui, avec ses partenaires, procède à l’aménagement des terres mises à la disposition de ses membres. ‘’Le principal problème dans un périmètre agricole, signale la directrice, c’est l’accès à l’eau. Le réseau accompagne les membres, surtout dans ce domaine. A chaque fois qu’elles réussissent à avoir des périmètres, nous les aidons à creuser des puits et des forages pour irriguer le périmètre’’. De plus, se réjouit-elle, certains ministères comme celui de l’Agriculture ont eu à prendre des décisions très salutaires, même si elles sont encore en deçà des attentes. En 2018, renseigne-t-elle, ledit ministère avait pris une circulaire qui prévoyait d’octroyer 15 % des terres aménagées aux femmes.

La stratégie payante des ‘’farandoo’’

Dans leur combat, les femmes peuvent également compter sur la générosité de certains seigneurs hommes. En fins stratèges, elles les appellent des ‘’farandoo’’ (alliés stratégiques). Julie Cissé donne l’exemple du village de Ndeng Diaw, dans le département de Tivaouane. Face à la raréfaction des terres, un notable s’est levé pour leur dire, suite au plaidoyer : ‘’Je vais vous donner 3 ha pour les femmes de mon terroir. Nous avons procédé à l’équipement et, en ce moment, le champ est très joli à voir. Sur place, il y a 4 groupes de femmes. Deux de 15 et deux de 17.’’

Dans la même veine, la directrice a cité l’exemple de ce marabout ‘’Mbacké-Mbacké’’ qui a mis gracieusement deux hectares à la disposition des femmes du réseau.

MOR AMAR

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