Kaw Cheikh le Patriarche, un film documentaire sur Cheikh Hamidou KANE

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16h15. Les lumières s’éteignent. Comme dans une salle de cinéma, un silence de cimetière s’installe avec l’écran qui s’allume, distillant des notes de Xalam qui ouvrent la séance de 52mn, de visionnage.

Cet « homme qui a signé son temps, et la vie sociale, politique et économique de son pays, le Sénégal, et de son continent, l’Afrique», dit Mamoudou Ibra Kane en introduction, nous expose ses motivations, son parcours, contextualise l’écriture de ces deux romans incontournables de la littérature moderne, en élargissant ainsi le prisme de compréhension.

Fleuve, vaches, xalam accompagné de la voix de Samba Ciré Guissé déclinant en Pulaar, l’arbre généalogique de Cheikh Hamidou Kane. Le décor et l’ambiance du film évoque d’emblée les racines Pulaar et africaines de l’acteur, Kaaw Cheikh, le Patriarche. Mercredi 21 octobre, le musée Théodore Monod réservait une de ses salles pour la projection du film documentaire du réalisateur Mo SOW, sur Cheikh Hamidou KANE.

Les livres survolent la personnalité de celui qui l’écrit, l’on le dit souvent. Ni  »L’Aventure ambiguë », ni  »Les gardiens du Temple » ne sont en reste. L’auteur lui-même, l’affirme. Ce chef d’œuvre mondial, majeure, qu’est L’Aventure Ambiguë, a définitivement laissé une empreinte dans les esprits de ceux qui l’ont lu. Et l’impact de cette œuvre, contextualisée, et sa parole, précieuse, mettent  en lumière les enjeux politiques, économiques et culturels auxquels sont  confrontés non seulement l’Afrique, mais le monde, encore aujourd’hui.

Vie et œuvre de Cheikh Hamidou Kane, un long  fleuve pas tranquille de récits,  de témoignages et de vécu

Kaaw Cheikh est un documentaire tant biographique, sur la vie et l’œuvre incontournable de Cheikh Hamidou Kane, qu’historique, de l’époque de la colonisation à aujourd’hui.

Dans ce documentaire, l’histoire est racontée par l’auteur lui-même, qui tient à laisser à ses petits-fils les mémoires de son parcours  en tant qu’homme d’état, écrivain, et en tant que foutanké imbu de sa  culture et de sa civilisation. D’ailleurs, un projet consistant à diffuser ce film dans les établissements scolaires et universitaires du Sénégal afin de permettre à des millions d’écoliers, de lycéens et d’étudiants de connaître davantage Cheikh Hamidou Kane et de s’inspirer de son œuvre, est en cours.

Le format du film est curieux, il sort de la norme, comme si le réalisateur a écouté son cœur et y est allé au feeling, tout en gardant un professionnalisme qui défie le talent de celui de ‘’Black Panther’’. D’aucuns s’attendaient à un documentaire, comme l’on en voit toujours. Un documentaire, simple, présentant la biographie de ce célèbre écrivain. Mais Mo SOW a risqué un contenu, pédagogique, tournant autour d’une émission radio qu’avait accordé Cheikh Hamidou Kane à Mamoudou Ibra Kane d’I Radio, dont les deux œuvres de l’écrivain constituent le fil rouge, contrastant avec des témoignages, des images captivant remémorant le village des ‘’Diallobés’’ dans l’Aventure Ambiguë, en l’occurrence, une contrée Peulh de Matam, des mélodies de l’artiste Baba Maal et Rane Diallo, évoquant l’Afrique, dans ses profondeurs.

« Je suis Samba Diallo », c’est l’essence des témoignages apportée par les interrogés dans le film. Et ils ont parlé pour la plupart des lecteurs, pour ne pas dire tous.

Ce roman initiatique, parut en 1961, touche intimement, énormément de personnes à travers le monde. « Samba Diallo (le héros), c’est moi ! ». Sérieusement, qui ne se l’est pas dit, à un moment ou un autre de la lecture ? L’écran montre l’historien Djibril Tamsir Niane qui fait part de son compagnonnage de longue date, avec Cheikh Hamidou Kane, plus précisément dans le but de populariser la Charte Du Mandé, déclaration des droits de l’homme bien antérieure à celle  promulguée par les occidentaux. Dans le même courant, le philosophe et ex-ministre de la culture Amadou  Elimane Kane, entre autres, ainsi que des Professeurs d’Universités venus des Etats-Unis, du Rwanda, pour le colloque en son honneur, témoignent de l’impact de son œuvre, universelle et intemporelle.

A un moment, la voix de Rane Diallo s’entend, dans une musique suave, volant la concentration au récit de Cheikh Hamidou Kane.

Il est vrai que cette Aventure dite Ambiguë est appréciée, unanimement. Mais elle tire son charme de l’approche contraste d’un lecteur à un autre. Pour certains, c’est un livre soufi, dissimulé sous un récit romanesque, tan disque que d’autres y voient un roman teinté de philosophie. Son œuvre, analysée depuis le lycée au Sénégal, jusque dans des universités comme celles des USA, pointe des enjeux et problématiques encore pertinents aujourd’hui. « Comment lier le bois au bois ? », questionne, dans l’Aventure Ambiguë, la Grande Royale. Autrement dit, comment garder sa culture originale (presque) intacte, au contact de l’Occident, même colonisation ? Colonisation, qui, comme le rappelle Cheikh Hamidou Kane, imposa violement de nouvelles langues, civilisations, religion, au mépris de celles africaines, laissant aux Indépendances, des peuples traumatisés par les guerres, auxquels ils ont participés en premières lignes, sans compter le racisme, infligé depuis les aurores du contact entre les deux civilisations.

Un documentaire historique, de l’époque de la colonisation à aujourd’hui

Les yeux rivés sur l’écran, des sourires ne montrant pas de dents mais tout aussi contagieux donc sincère, se dessinent sur les visages des spectateurs. A trente-minutes du film, ils sont toujours tenus en haleine par ce qu’ils voient et entendent, à la hauteur du récit de l’Aventure Ambiguë. « On a comme l’impression, de découvrir et de faire vraiment connaissance avec l’auteur du livre qui ne nous a pas laissé de marbre », nous souffle-Assane tout à coup. Les émotions que dégage le documentaire, les envahissent à leur tour.

Parallèlement à l’entretien avec Cheikh Hamidou Kane, fil rouge du documentaire, à  l’occasion de son 90ème anniversaire, un témoignage plus intime de sa fille aînée fait part du caractère protecteur de père de famille qu’est l’écrivain.

« Les gardiens du Temple, c’est l’histoire de ma vie », laisse entendre le doyen des Lettres

Traduit en plusieurs langues, L’Aventure Ambiguë est mieux connue, à l’International. Mais, « Les gardiens du Temple » répond aux questions soulevées dans l’Aventure Ambiguë.

Ouvrage moins populaire mais tout aussi profond, les enjeux principaux de ce deuxième roman de Kaaw Cheikhh, sont ici pointés par l’auteur ainsi que d’éminents professeurs qui en ont fait l’étude, dans les moindres détails. Ecrit à l’issue de plus de trente ans de postes à responsabilité nationale et continentale, « Les Gardiens du Temple » porte une réflexion philosophique, spirituelle mais surtout politique sur le continent et au-delà.

Car, « Si tu ne sais plus où tu vas, retourne ton regard vers d’où tu viens »…

En effet, au-delà du fait qu’il soit indispensable qu’un documentaire existe enfin sur ce personnage incontournable, sa parole, précieuse, et celles que son œuvre inspire, constituent des témoignages qui résonnent profondément sur les enjeux sociétaux, économiques et culturels actuels. « Je suis le concepteur et le réalisateur de ce film-documentaire, » dit-Mo SOW, acclamé et applaudit par le public sans pour autant perdre le calme et le sang froid qui se lisent sur son visage, il poursuit : « Je me suis dit qu’un film sur le patriarche Kane s’imposait. Que la mise en lumière de la pensée et du vécu de Cheikh Hamidou Kane est cruciale, après avoir refermé l’Aventure Ambiguë il y’a plusieurs années. J’étais plus jeune à l’époque. En tant que cinéaste, je suis d’avis que l’on archive notre histoire. Les autres viennent nous les prendre car nous produisons plus des séries et autres. Il faut que l’on se documente sur notre propre histoire, qu’on la matérialise à travers des films par exemple, pour que les jeunes puissent les connaître, puisqu’ils ne lisent pas beaucoup », dit-il, après que les lumières se soient rallumées, dans un clap.

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