En Turquie, la mainmise du pouvoir sur les universités

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En Turquie, le président Erdogan tente de mettre au pas une université réputée de la capitale. La nomination d’un nouveau recteur proche du pouvoir entraîne protestations, manifestations… et arrestations.

PAR france info Isabelle Labeyrie

Cette université, c’est Bogazici, l’université du Bosphore. Un établissement de prestige situé dans l’un des quartiers les plus riches d’Istanbul, sur la rive européenne. On l’appelle parfois “la Harvard de Turquie”. Tous les cours sont donnés en anglais, ses étudiants sont la future élite intellectuelle du pays.

Le 1er janvier, un nouveau recteur a été nommé. Pour la première fois depuis 40 ans, il n’est pas issu des rangs des enseignants : Melih Bulu a été nommé par décret présidentiel, sans élection ni consultation. Et c’est l’étincelle.

Mise sous tutelle de l’enseignement supérieur

Jusqu’ici, l’université du Bosphore avait été épargnée par ce que le chef de l’Etat appelle une “réforme totale de l’enseignement”, autrement dit une mise sous tutelle.

Après le coup d’Etat manqué de 2016, Recep Tayyip Erdogan s’est en effet arrogé le droit de placer la personne de son choix à la tête des universités publiques et privées. Progressivement, méthodiquement, une vingtaine de proches du parti au pouvoir ont été parachutés à des postes-clés pour faire taire les voix critiques.

En l’espèce non seulement le nouveau recteur de Bogazici est un membre influent de l’AKP, le parti du président (il a même essayé de se faire élire député), mais en plus certains membres de l’opposition l’accusent d’avoir plagié son doctorat – en gros, de ne pas être au niveau.

Depuis le début de la semaine étudiants et enseignants de l’université du Bosphore manifestent, publient des tribunes, lancent des pétitions pour dénoncer une violation des valeurs démocratiques de l’université. Ils sont allés diffuser des morceaux du groupe Metallica sous les fenêtres du recteur, notamment la chanson Master of puppets (“Maître des marionnettes”).

“Ecraser le complot”

La réponse des autorités a été brutale. Depuis mardi 5 janvier, il y a eu au moins 36 arrestations. Des policiers équipés de fusils d’assaut ont effectué des descentes au petit matin dans différents quartiers d’Istanbul pour aller chercher chez eux des étudiants.

Le dirigeant d’un parti ultranationaliste, partenaire politique du chef de l’Etat, a demandé à “écraser” ce mouvement, qualifié de “complot visant à provoquer un soulèvement“.

Il faut dire que le pouvoir n’aime pas beaucoup l’université du Bosphore, bastion d’une forte communauté d’étudiants de gauche. Il y a deux ans, des jeunes avaient été arrêtées pour avoir manifesté contre l’intervention militaire turque en Syrie. Recep Tayyip Erdogan les avait publiquement qualifiés de “jeunesse communiste et terroriste”.

Un rapprochement avec la France ?

Difficile d’imaginer que le pouvoir va reculer… Depuis 2016, plus de 6 000 enseignants ont été limogés par décret pour liens supposés avec le terrorisme. Même le choix des sujets de thèse devient difficile. L’an dernier, le chef de l’Etat a par exemple fait fermer une université parce que son fondateur, l’ancien premier ministre avait quitté l’AKP pour créer son propre parti.

Pas sûr en tout cas que ce dossier contribue à faciliter le rapprochement de la Turquie avec la France… Alors qu’hier le ministre des affaires étrangères turcs annonçait – contre toute attente – que son pays était prêt à “normaliser ses rapports” avec Paris.

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