HAUSSE DES RECETTES DOUANIERES – 1 000 milliards de question

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L’augmentation sensible des recettes douanières, en ces temps de morosité économique, a suscité engouement et interrogations. Comment l’Administration douanière a pu réussir son record de 1 000 milliards ? Quels sont les secteurs et les mesures sur lesquels reposent ces performances ? Cela traduit-il un échec du PSE qui misait sur une transformation structurelle de l’économie ? Eléments de réponse avec les économistes Meissa Babou et Khadim Bamba Diagne.  

C’est des performances qui suscitent pas mal de curiosité, d’interrogation, mais aussi de satisfaction, de l’admiration. Pour certains, c’est bravo aux soldats de l’économie ! Pour d’autres, c’est plutôt l’étonnement qui domine. Comment la Douane sénégalaise a pu mobiliser plus de 1 000 milliards F CFA en 2020, dans un contexte d’arrêt quasi généralisé de l’économie, d’exonération de certains opérateurs de l’économie, de rééchelonnement des délais de paiement, de renonciation à certaines pénalités ?

Une certaine dose de rationalité recommande de l’expliquer par une hausse des importations. Parce que, comme l’indique le professeur Khadim Bamba Diagne, enseignant à la faculté des Sciences économiques et de Gestion de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, ‘’une augmentation des recettes douanières se justifie généralement par une hausse des importations. Plus on importe, plus les recettes douanières augmentent’’.

Mais, signale toujours l’économiste, cette augmentation pose quand même problème, dans ce contexte de pandémie mondiale. ‘’Collecter 1 000 milliards F CFA au titre des recettes douanières, pour un pays qui traverse des moments aussi difficiles, cela peut poser problème. Mais cela montre tout simplement que la transformation structurelle de l’économie tant chantée depuis des années, laisse encore à désirer’’, argue le spécialiste. En effet, hormis le commerce de masques, de thermo-flashs et d’autres équipements sanitaires, difficile de trouver des produits qui ont connu, en 2020, plus de santé que durant les années précédentes. Encore que pour ces derniers produits, pas mal de facilitations avaient été édictées pour les rendre disponibles.

Cependant, fait remarquer le Dr Khadim Bamba Diagne, il ne faut pas oublier les biens d’équipement qui sont utilisés dans certains grands chantiers de l’Etat et qui sont souvent importés. ‘’Peut-être, ce sont ces biens d’équipements… Mais il faudra attendre pour en avoir une idée précise. Mais, d’habitude, ces grands chantiers nécessitent des investissements lourds, et la plupart des matériaux viennent de l’étranger. Je peux citer le BRT, le Ter, les lampadaires sur le péage…. Ce qui est sûr, c’est qu’il n’y a pas eu une hausse de la démographie, de nature à justifier cette explosion des recettes’’.

Révision de la facturation

Joint par téléphone, l’économiste Meissa Babou exprime également sa grande surprise provoquée par cette annonce et apporte son analyse. Il déclare : ‘’C’est vrai que j’étais quand même surpris, parce que nous sommes dans un marasme économique. On s’attendait plutôt à une baisse des recettes fiscales, globalement. Cette hausse pourrait s’expliquer par la révision de la facturation. Il y a peut-être l’augmentation des droits de porte qui est à la base de cette augmentation des recettes douanières.’’

De l’avis de l’enseignant à la faculté des Sciences économiques et de Gestion de l’Ucad, il est difficilement compréhensible que cette augmentation soit justifiée par une hausse des importations. ‘’Du point de vue de la quantité des importations, je continue de croire à une baisse. Maintenant, puisque c’est forcément prix fois quantité, je pense que les autorités douanières ont plus agi sur le prix, en l’augmentant. Cela peut aussi s’expliquer par un élargissement de l’assiette’’.

En langage moins codé, des gens qui passaient entre les mailles du filet et qui sont passés à la caisse pour l’exercice écoulé. L’économiste persiste : ‘’Pour 2020, j’imagine mal une hausse des importations qui pourrait expliquer de telles recettes. Il faut rappeler que l’économie était à l’arrêt pour une bonne partie de l’année. Je ne vois pas comment, sur les derniers mois, on peut rattraper tout le temps perdu. On ne peut pas importer en 6 mois la valeur d’une année. Encore que les restrictions sont encore là et elles transcendent notre pays.’’

Meissa Babou : ‘’Il faut avoir le courage des réformes’’

Au-delà des questions autour de la prouesse des soldats de l’économie, il se pose également pas mal d’appréhensions sur l’un des objectifs principaux du Plan Sénégal émergent (PSE), à savoir la transformation structurelle de l’économie. Dans l’ordre de priorités, ce maillon vient même en premier lieu dans le classement des trois axes autour desquels s’articule la vision du président de la République. Plus de 8 ans après l’avènement de la deuxième alternance, difficile de mettre le doigt sur des résultats significatifs. L’économie sénégalaise reste encore très dépendante de l’étranger. Même l’autosuffisance en riz qui a suscité beaucoup d’espoir, semble encore au point mort. Aujourd’hui encore, le Sénégal importe des centaines et des centaines de tonnes de riz.

Alors, peut-on parler d’échec du PSE sur ce plan ? Le docteur Khadim Bamba Diagne relativise : ‘’Echec, c’est peut-être trop dire. Mais ce qu’on peut affirmer, c’est que l’objectif n’a pas été atteint. Cela veut dire qu’il y a une partie du travail qui n’a pas été fait. On attend que les rectificatifs nécessaires se fassent avec le PAP 2. Il faut vraiment augmenter la production intérieure qui permet d’augmenter les recettes fiscales au détriment des recettes douanières.’’

Selon l’enseignant, une chose est sûre : pour se mettre sur les rampes du développement, il faut travailler à renverser cette tendance à forte domination des importations. ‘’Ce qu’on attend des autorités, dit-il, c’est d’essayer de baisser les importations pour booster la production intérieure. Ces importations montrent que la transformation structurelle tant chantée n’est pas encore arrivée à maturité. Elles peuvent certes aider l’Etat à renflouer ses caisses, mais les importations ont un impact négatif sur l’emploi. Elles signifient qu’au lieu de travailler, les gens préfèrent importer les biens qu’ils utilisent’’. Et d’ajouter : ‘’Vous savez, c’est très simple, les rapports entre les importations et les exportations. Je prends l’exemple d’une personne qui a besoin de 100 kg de riz par an. Si elle peut produire toute cette quantité, elle ne va pas acheter du riz. Mais si elle produit 50 kg, elle va devoir acheter 50 kg. C’est la même chose à l’échelle d’un Etat.’’

A l’instar de son collègue, Meissa Babou évite d’utiliser le mot échec, mais fait le même constat. Il affirme : ‘’Je dirais plutôt que nous ne sommes pas sur la bonne voie.’’ Pourquoi alors ce retard dans les résultats ? L’enseignant à la Faseg explique : ‘’Le principal problème, c’est au niveau des réformes. Il faut avoir le courage des réformes. On a un Code des investissements qui ne favorise pas l’industrialisation ; une fiscalité qui favorise de fait les entreprises étrangères ; des terres à polémique. Si vous voulez faire une transformation structurelle qui est un gros mot, il faut avoir le courage de réformer en profondeur. Je ne parle pas de réformettes.’’

Selon lui, les politiques mises en œuvre par l’Etat n’encouragent pas les acteurs à aller dans la dynamique d’une véritable transformation de l’économie. ‘’Il n’y a pas de mesures claires et encourageantes pour inciter les gens à aller vers l’industrialisation. A la limite, les acteurs pensent qu’ils seront plus fiscalisés, qu’il est en tout cas beaucoup plus facile de gagner de l’argent par l’importation’’.

Les explications de la Douane

Sur le site Internet de la Douane, il est indiqué que le directeur général de cette administration a été au Port autonome de Dakar le 28 décembre, pour féliciter chaleureusement ses hommes qui sont les artisans de ce chiffre record.

En fait, ce chiffre de 1 000 milliards a été atteint le 24 décembre. Ce qui signifie que durant l’année 2020, la douane a bel et bien dépassé la barre symbolique des 1 000 milliards, contre 985 milliards en 2019. ‘’Ces résultats, lit-on dans le compte-rendu de la visite publié sur le portail, ont été obtenus grâce à l’exécution rigoureuse et intelligente des instructions du directeur général des Douanes, à une gestion efficace et efficiente du dédouanement des grands produits, à l’application consensuelle des valeurs de corrections, à l’engagement de tous les agents et à l’exemplarité de leurs chefs’’.

A l’occasion de cette visite, le directeur général Abdourahmane Dièye a indiqué que ces résultats font ressortir ‘’l’effort réel’’ de ses agents ‘’en termes de liquidations douanières’’. De l’avis du DG, ces résultats sont d’autant plus satisfaisants qu’ils ont été obtenus dans un contexte où les autorités ont été contraintes ‘’d’édulcorer l’exigence habituelle de redevabilité’’ des opérateurs économiques pour les accompagner dans le cadre de la résilience économique et social… ‘’Nous savons tous que le droit douanier n’est pas quérable ; il est plutôt portable. Le franchissement du cordon douanier en est le fait générateur. Ce qui fait qu’il est tributaire des chaînes d’approvisionnement mondial qui ont été durement impactées par la crise sanitaire liée à la Covid-19’’, rapporte le site.

Parmi les facteurs explicatifs de ces résultats, il est surtout mentionné ‘’les mesures hardies, parfois impopulaires’’, telles que la rationalisation des dépenses fiscales, surtout celles dites ad hoc, les sanctions très sévères sur les abus constatés dans les régimes économiques douaniers et l’interdiction du bénéfice de ces mécanismes à toutes les entreprises auteures d’infractions ou ayant un passif non réglé en douane.

‘’C’est ainsi que nous avons engagé les services opérationnels à respecter les grands consensus obtenus sur les valeurs de correction, en veillant à l’égalité devant la charge fiscale’’. Dans la même veine, le DG a engagé ses agents ‘’à maintenir la dynamique dans la loyauté et le dévouement’’, pour atteindre les résultats de 2021.

En plus de l’effort considérable des agents, il faudrait aussi relever que cet exercice 2020 est le premier sous le magistère du nouveau directeur général Abdoulaye Dièye, réputé être un homme droit et très rigoureux.

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