“J’ai perdu totalement le contrôle” : l’ancien agent de la DGSI qui vendait des informations sur le darknet témoigne

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Cédric D., la trentaine, a vendu sur le darknet des informations issues de fichiers de police. Sur ce réseau, il était connu sous le nom d’Haurus. Il transmettait les informations en échange d’un règlement en bitcoins.
“À un moment donné, la machine s’est un peu emballée, et puis, j’ai perdu totalement le contrôle”, témoigne vendredi 22 janvier sur franceinfo Cédric D. alias “Haurus”, un ancien agent de la DGSI à l’origine de l’un des scandales les plus retentissants au sein du renseignement intérieur français. Sous le nom de code Haurus, cet enquêteur anti-terroriste a vendu sur le darknet au plus offrant des informations confidentielles tirées de fichiers de police avant d’être identifié et interpellé par ses propres collègues au siège de la DGSI en septembre 2018. Aujourd’hui libre, Haurus dit assumer ses erreurs passées. Il devrait être jugé d’ici la fin de l’année avec plusieurs de ses complices et clients.

franceinfo : Comment avez-vous commencé à vendre des informations confidentielles ?

Cédric D., alias Haurus : C’est au cours d’une enquête judiciaire au sein de mon service que j’ai eu à fréquenter le darknet. C’est en contactant différentes personnes pour pouvoir répondre à des questionnements que j’avais dans cette enquête que je suis tombé sur un internaute qui touche un petit peu à tous les domaines et qui voyait que j’avais un phrasé différent des autres utilisateurs du forum. Insidieusement, il m’a posé la question : “Est-ce que tu ne connaîtrais pas quelqu’un qui pourrait m’obtenir des informations issues des fichiers des permis de conduire ou des cartes grises, puisque c’est un peu mon domaine en qualité de faussaire ?” Dans un premier temps, j’ai totalement refusé. Je ne pouvais pas l’imaginer. Et puis, pendant une semaine, deux semaines, ça a fait un petit peu son chemin dans ma tête. Je ne veux pas jeter l’opprobre sur d’autres fonctionnaires de police, mais j’ai pensé que je n’aurais pas été le premier à le faire, en fait. Et puis, cela a commencé comme ça. Tout doucement, j’ai fini par accepter. Cela mettait un petit peu de beurre dans les épinards. Et peut-être que j’ai cru y voir une solution pour améliorer ma situation financière.

Vous ne vous êtes pas rendu compte que vous mettiez le doigt dans un engrenage ?

Cela a pris des proportions qui m’ont complètement dépassé. J’ai d’abord vendu quelques informations de manière limitée, pendant quelques mois. Et puis, à un moment donné, la machine s’est un peu emballée. Et puis, j’ai perdu totalement le contrôle.

“J’aurais dû réaliser que j’étais en train de franchir des limites qui étaient totalement inacceptables. Mais c’est avant tout une dérive personnelle.”

Cédric D.

à franceinfo

Le fait que je sois affecté à la DGSI n’a pas été un facteur particulier puisque dans les services judiciaires de la DGSI, on travaille exactement avec les mêmes moyens que n’importe quel autre service enquêteur de France. Je n’ai pas utilisé des outils spécifiques à la DGSI. On n’est pas dans le fantasme. Ce sont des déboires personnels, c’est avant tout l’histoire d’un fonctionnaire de police qui avait des problèmes financiers qui lui paraissaient insurmontables et qui a pensé trouver une solution à ses problèmes en utilisant les fichiers. Et ça s’est transformé en quelque chose de totalement monstrueux.

Dans quel état d’esprit êtes-vous aujourd’hui ?

Après deux ans et demi, j’ai pleinement conscience de ce qui s’est passé. Je reconnais ma culpabilité et très clairement, je ferai face à la justice avec sérénité, dans le sens où je suis en accord avec moi-même. Les faits commencent à dater. Aujourd’hui, j’ai envie d’avancer dans ma vie et de tourner cette page. J’estime ne plus être cette personne. Je ne veux pas me dédouaner, mais pour moi Haurus a été un alter ego. Ce n’est pas représentatif de l’ensemble de ma carrière et de ma vie. Aujourd’hui, je pense que tout un chacun doit apprendre de ses erreurs. Il faut payer le prix, certes, mais le prix juste sur le plan judiciaire. Je souhaite être traité comme n’importe quel autre justiciable. J’ai collaboré avec la justice. Je ne suis pas dans la dénégation des actes commis et je cherche à me réaliser maintenant, professionnellement.

Vous autoéditez un livre sur Amazon à compte d’auteur destiné aux avocats sur l’investigation et la téléphonie. N’avez-vous pas peur de vous exposer encore plus avec cet ouvrage ?

Je cherche aujourd’hui à travers cet ouvrage à faire part de mon expérience et finalement, en ayant été des deux côtés, à apporter des éléments de réponse sur un terrain qui reste quand même très opaque. Je n’ai pas vocation à divulguer quelque secret que ce soit. Tout est écrit dans les rapports parlementaires, dans le Code de procédure pénale, dans le Code pénal. C’est simplement une mise en perspective de mes années d’expérience dans ce domaine et, également, une mise en perspective avec ma situation judiciaire.

Vous sentez-vous soulagé ?

Inconsciemment, même si j’ai voulu me voiler la face, même si je me suis mis des œillères à un moment donné, je savais que ça allait s’arrêter. Et je vais vous dire une chose : aujourd’hui, je suis bien content qu’on m’ait arrêté.

“Quand on m’a interpellé, c’est réellement à ce moment-là que j’ai compris que j’avais complètement perdu pied.”

Cédric D.

à franceinfo

C’est une grande blessure parce que j’ai le sentiment d’avoir trahi une famille. J’ai trahi des amis, la plupart étaient fonctionnaires de police, et aussi mon groupe à la DGSI. Surtout j’ai le sentiment d’avoir jeté le discrédit sur un service qui œuvre au quotidien. Il y a un temps de réadaptation : la prison est quelque chose de difficile à vivre, d’autant plus en tant que fonctionnaire de police. Mais il y a un moment où l’envie d’avancer reprend le dessus. Je suis quelqu’un de passionné, de curieux. J’ai envie de me projeter professionnellement et je commence à le faire à travers cet ouvrage. Moi, ce que j’ai envie de dire aux collègues, c’est qu’à un moment donné, quand vous avez des difficultés, quand vous sentez que vous allez déraper, il faut parler. Il faut, sincèrement, demander de l’aide. Moi, si à un moment donné, j’avais pris la peine de parler ne serait ce qu’à mes amis ou à ma famille, je pense que je n’en serais absolument pas arrivé là.

Article rédigé par

Stéphane Pair
Radio France

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