CHRONIQUE – Vers une liberté sans expression ?

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La plus vieille démocratique d’Afrique francophone s’attaquerait-elle à ce qui fit jusqu’ici son prestige ? Opèrerait-elle sur elle-même, à l’image de ces systèmes immunitaires qui, dans les pathologies auto-immunes et dans un hallucinant dysfonctionnement, s’attaquent aux composants des organismes qu’ils sont censés défendre ? Vestige délabré d’un passé légendaire au plan des libertés, le Sénégal est comme surpris en flagrant délit de malmener sa propre démocratie.

En interpellant à tout-va, les auteurs d’opinions contrariant le pouvoir, la machine politico-judiciaire du Sénégal, s’en prend au droit à l’expression considéré comme une liberté fondamentale et inscrite dans la Déclaration universelle des Droits de l’homme, en son article 19.

La liberté d’expression, faut-il le rappeler, est ‘’le droit pour toute personne de penser comme elle le souhaite et de pouvoir exprimer ses opinions par tous les moyens qu’elle juge opportun, dans les domaines de la politique, de la philosophie, de la religion, de la morale…’’

La liste est, hélas, longue de ceux qui, depuis 2019, et même un peu plus tôt, ont dû perdre la liberté de leurs mouvements pour un temps ou depuis : de Guy Marius Sagna en passant par Adama Gaye, Oudy Diallo…

L’on n’évoquera pas le nom de ceux qui, dans la nébuleuse sanitaire et sécuritaire des glauques geôles sénégalaises, ont perdu la vie pour avoir commis la faute capitale d’avoir pensé et parlé.

En arrêtant, le 15 janvier dernier et dans des conditions qui n’honorent pas la démocratie, Boubacar Sèye, Président fondateur de l’ONG Horizon sans frontières, la machine politico-judiciaire allonge dans l’innommable, la liste sidérante des victimes de ce qui s’apparente, au cœur d’une belle démocratie, à la liste d’épuration d’un vulgaire régime policier.

De quel crime accuse-t-on ce défenseur de migrants, indigné par la curée incessante des foules de jeunes tentés par l’inconnu et les séductions vaseuses d’un Occident si proche et si lointain ? De s’être interrogé sur les ’’milliards de francs CFA qui, depuis 2015’’, sont censés avoir été dépensée dans la lutte contre l’immigration clandestine au Sénégal. Milliards alloués par l’Union européenne dans le cadre de Frontex, l’Agence européenne de surveillance des frontières. Milliards pour lesquels aucune reddition de comptes n’a jamais été faite, ni dans le cadre du Parlement, ni au plan gouvernemental. Boubacar Sèye ne demandait rien d’autre que soit évaluée l’incidence de ces fonds sur la problématique de l’émigration, au regard de la recrudescence inquiétante de ce fléau qui n’a pas arrêté, depuis,  de jeter, au large des côtes européennes, son varech macabre de corps d’hommes, de femmes et d’enfants dont la témérité héroïque a été brutalement vaincue par la violence des flots.

.Dans un Dakar démesurément grossi par l’exode rural, le chômage des jeunes est ravageur. Il jette des désespérés sur de périlleuses barcasses vers l’Eldorado européen. L’Organisation internationale des migrations a fait état de 140 morts au cours d’un seul naufrage, fin octobre 2020. L’embarcation tentait de rejoindre l’archipel espagnol des Canaries… 140 morts… Chiffre contesté par les autorités sénégalaises qui n’ont pu lui opposer, hélas, que leur détermination à lutter contre le phénomène…

Boubacar Guèye n’a accusé personne ; il n’a porté le moindre soupçon sur personne ; il n’a même pas douté de la légitimité de l’usage des fonds de Frontex. Il a juste rappelé la nécessité qu’il y avait à faire le point sur l’usage de ces fonds afin qu’ils soient, au fur et à mesure, utilisés de la façon la plus appropriée possible, au regard du drame humain que représente ce prurit émigrationnel et ses conséquences sinistres. Et ce sinistre n’est pas que celui des corps qui jonchent les plages d’Espagne ou d’Italie. Il est aussi celui de ceux qui reviennent ; de ceux qui ont eu la chance ou la malchance de ne pas aller jusqu’au bout du naufrage et qui reviennent chez eux dans le dénuement le plus total, plus pauvres qu’ils ne sont partis et devant désormais affronter la muette malédiction de ceux qui ont tout sacrifié pour qu’ils partent. C’est aussi à eux que s’adressent Frontex, dans un souci ordinaire de justice et d’auto-prémunition.

Que des milliards destinés à atténuer cette tragédie nationale (et régionale) soient, dans l’opacité la plus sidérante, gérés par quelques-uns, participent de ce crime contre les peuples qui prend sous des cieux différents des formes diverses et qui fait frémir même les enfers… L’on ne peut bâtir des fortunes personnelles sur de telles tragédies sans en rendre un compte terrible, à un moment donné ou à un autre, à ‘’celui de qui relève tous les empires… qui se glorifie de faire la loi aux rois et de leur donner, quand il lui plait, de grandes et terribles leçons…’’

En faisant l’option de mettre aux arrêts Boubacar Sèye, dont la santé chancelante fait craindre aux siens le pire, le pouvoir a pris aussi la responsabilité d’ouvrir contre sa propre crédibilité, la boite de Pandore de toutes les interrogations et de toutes les suspicions. Ce n’était pas l’option la mieux pensée…

La liberté d’expression est la pierre angulaire de la démocratie. La Constitution sénégalaise de 2001 garantit cette liberté et le pays adhère à tous les textes internationaux qui en soulignent le caractère sacro-saint et en définissent le cadre. Comment peut-on, alors, expliquer que les pouvoirs prennent de façon récurrente la liberté d’en restreindre l’exercice ?

En Afrique, de manière générale, les lois contre la diffamation refrènent la liberté d’expression et ouvrent des vannes pseudo-juridiques à tous les excès ; à toutes les exactions. Le Sénégal a toujours fait figure de belle exception, en dépit de quelques douloureux fléchissements le long du temps. Mais ces fléchissements erratiques prennent de plus en plus des airs de norme. Il est dans la dignité du Sénégal et de l’honneur de ses dirigeants de conjurer cette tentation, en redonnant à l’expression sa liberté. Comme au temps jadis, quand le pays brillait des mille feux de ses libertés et cristallisait les convoitises du reste de l’Afrique.

À Dakar, la statue géante de la Renaissance africaine tend vers le grand large un bras rassurant : l’avenir n’est pas si prometteur. Mais le Sénégal lui a mis en main une torche de liberté. C’est son devoir de lui rester fidèle.

PAR PHILIPPE D’ALMEIDA

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