Quel sort pour les 1200 Birmans sur le point d’être expulsés de Malaisie?

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En Malaisie, 1 200 personnes en situation irrégulière originaires de Birmanie sont sur le point d’être expulsées. Trois bateaux de l’armée birmane sont venues les chercher. Parmi eux, des mineurs, des demandeurs d’asiles, des membres de minorités ethniques ou religieuses persécutés dans leur pays d’origine. Pour les réfugiés birmans de Kuala Lumpur, l’angoisse et le désespoir dominent.

De notre correspondante à Kuala Lumpur – 

James Bawi Thang Bik fait figure d’exception parmi les siens : à la tête de l’alliance des Réfugiés Chin, il est l’un des rares de sa communauté à ne pas avoir peur de parler. Le jeune homme de 27 ans aux traits encore enfantins se fait donc le porte-parole de cette minorité ethnique chrétienne persécutée en Birmanie et exilée en Malaisie. Depuis une semaine, il reçoit également des coups de téléphone de la part de Chin sur le point d’être remis aux mains de la junte militaire qui la persécute depuis plusieurs décennies. Il en dénombre au moins neuf, mais il est difficile de connaître leur nombre exact, car ni la presse, ni les responsables onusiens, ni les ONG ne peuvent accéder aux centres de détention et rencontrer ces 1 200 hommes et femmes. Seule certitude pour le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), au moins trois personnes enregistrées auprès du HCR pour demander l’asile ou obtenir le statut de réfugié se trouvent parmi eux, ainsi que dix-sept mineurs ayant au moins un parent avec eux en Malaisie.

« Si ces bateaux partent, ils seront les premiers d’une longue série »

Pour James Bawi Thang Bik, la situation de tous ces hommes et femmes est tout simplement cauchemardesque : « Dans certains centres de détention, l’immigration leur a donné le droit de passer un coup de fil pour contacter leur famille, mais les Chin à qui j’ai pu parler n’ont plus de familles donc ils m’ont appelé, rapporte-t-il. Certains d’entre eux sont en détention depuis un an donc ils ne savent pas ce qu’il se passe en Birmanie, c’est moi qui leur ai appris qu’il y avait eu un coup d’État, que la junte militaire était au pouvoir désormais, et ils m’ont alors dit : on préfère vraiment rester en prison ici dans ce cas-là. Car ils savent bien ce dont les militaires sont capables, ils ont grandi sous la loi martiale, ils viennent d’une région de l’État de Chin où il y a des conflits armés, leurs villages ont été détruits, donc s’ils rentrent, ils iront où ? »

Depuis le coup d’État en Birmanie, le téléphone de James n’arrête pas de sonner, des journalistes, les ONG qui défendent les réfugiés le sollicitent, mais aussi toute sa communauté extrêmement inquiète. « Si ces bateaux partent, ils seront les premiers d’une longue série », craint-il. Ce n’est pas la première fois que des exilés Chin sont forcés de retourner dans leur pays natal, rappelle-t-il, mais l’ampleur de cette opération est inédite. C’est aussi la première fois que la junte birmane propose son aide à la Malaisie.

 

Des réfugiés parmi les futurs expulsés

Mais s’il est avéré que certaines personnes expulsées ont la carte délivrée par le HCR attestant de leur statut de réfugiés, la Malaisie ne serait pas dans l’illégalité, car le pays n’a pas signé la Convention des réfugiés de 1951 reconnaissant les droits de ces personnes, mais ce serait contraire à ses engagements : les autorités de l’Immigration se sont engagées dans un communiqué à ne pas expulser de réfugiés ce mardi 23 février 2021.

Pour James, renvoyer des hommes et femmes en Birmanie aujourd’hui, surtout s’ils appartiennent à des minorités ethniques, c’est aussi les faire sombrer dans l’oubli, car une fois de retour en Birmanie, il est très difficile pour la communauté Chin de Kuala Lumpur de savoir ce qui arrive aux siens : « L’année dernière, l’un d’entre eux a été arrêté en arrivant en Birmanie. Les chefs d’accusation ne manquent pas, les réfugiés de retour au pays peuvent être arrêtés pour trahison à la patrie, pour avoir traversé une frontière illégalement en partant de Birmanie. »

Une cour malaisienne suspend l’expulsion pour quelques heures

La communauté réfugiée n’est pas la seule à s’inquiéter de ces retours forcés en ces temps de pandémie et de grandes incertitudes politiques : vingt-sept parlementaires malaisiens ont appelé le gouvernement à annuler cette expulsion massive, en incitant plutôt à réunir les pays de l’ASEAN pour condamner de manière régionale le coup d’État qui viole les principes et la charte de l’organisation régionale à laquelle appartient la Birmanie. Le 1er février, le ministère des Affaires étrangères malaisien avait déjà exprimé une « sérieuse préoccupation » concernant l’arrestation de Aung San Suu Kyi et le putsch militaire, avant de, quelques jours plus tard, collaborer avec la junte birmane afin d’expulser ces 1 200 personnes.

Pour Maria Chin Abdullah, députée de Petaling Jaya, ces deux prises de position sont « totalement contradictoires ». Si la députée souhaite que le HCR puisse avoir accès aux centres de détention où se trouvent ces hommes et ces femmes afin que leur situation soit mieux connue, elle assure néanmoins qu’« aucun d’eux ne devraient être expulsé vu le contexte politique actuel. L’Indonésie a appelé tous les pays de l’ASEAN à débuter une consultation avec la junte pour demander des explications, ce genre d’initiative doit être encouragée. » La parlementaire, connue pour ces prises de position pro-démocratique qui lui valurent notamment onze jours d’incarcération en 2016 rappelle enfin que « l’économie malaisienne est dépendante de la main d’œuvre étrangère, que ce soit sur les chantiers ou dans les plantations. Donc il faudrait traiter bien mieux que cela les migrants en général. »

Mais alors que des cars, pris en photos par l’AFP, ont déjà quitté les centres de détentions ce mardi 23 février dans la matinée pour amener ces 1 200 hommes et femmes à la base militaire de Lumut où se trouvent les navires birmans, Amnesty International et une autre ONG ont déposé un recours en justice pour tenter d’empêcher cela in extremis. Un sursis de quelques heures a pour l’instant été accordé pour attendre le verdict de l’audience judiciaire à l’initiative des ONG qui aura lieu mercredi matin.

James refuse lui de se décourager. Celui qui est arrivé mineur en Malaisie dit penser pour cela aux enfants de sa communauté. Dans l’école de l’Alliance des réfugiés ce jour-là, les jeunes Chin récitent l’alphabet en anglais. « Peut-être qu’un futur grand leader de notre ethnie se trouve parmi eux », se prend-il à rêver.

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