Polémique sur “l’islamo-gauchisme” : pourquoi les études post-coloniales font-elles débat ?

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Le 14 février, la ministre de l’Enseignement supérieur disait vouloir demander une enquête au CNRS sur “l’islamo-gauchisme” à l’Université, pour pouvoir distinguer recherche et militantisme. Derrière cette polémique, un domaine d’étude qui suscite depuis longtemps la controverse.

Dix jours après les propos de Frédérique Vidal sur “l’islamo-gauchisme” et sa demande d’une enquête au CNRS au sujet de l’influence que représenterait cette prétendue mouvance à l’université, la polémique ne retombe pas. La ministre de l’Enseignement supérieur avait notamment pointé devant l’Assemblée nationale les études post-coloniales et ce n’est pas la première fois que ce courant universitaire est pointé du doigt, accusé de militantisme anti-blanc, anti-Occident. Mais en quoi consistent précisément ces travaux universitaires ?

“C’est l’idée que le passé n’est pas tout à fait passé”

Les termes d’études post-coloniales ou décoloniales sont apparus dans les années 80. Selon ces approches, les rapports de domination de la période coloniale se sont poursuivis après cette période et persistent encore aujourd’hui dans les esprits. C’est une grille d’analyse des inégalités. Autre thèse très décriée ces derniers jours : l’intersectionnalité, selon laquelle plusieurs formes de discriminations différentes peuvent parfois se cumuler et se croiser : la race, le sexe, etc. L’afroféminisme, par exemple, désigne la lutte des femmes noires contre le sexisme et le racisme.

“Quand on dit post-colonial c’est l’idée que le passé n’est pas tout à fait passé, explique le sociologue Eric Fassin, spécialiste des questions raciales et de genre à l’université Paris 8. Les rapports de pouvoir qui se sont instaurés dans la colonisation sont toujours à l’œuvre dans le monde d’aujourd’hui.”

Cette histoire coloniale continue de travailler notre présent, ça permet de comprendre pourquoi la question raciale n’a pas disparu. On sait bien que tout le monde n’est pas traité pareil.

Eric Fassin, sociologue

à franceinfo

Mais que peuvent apporter ces recherches en France aujourd’hui ? Audrey Célestine, maître de conférences à l’université de Lille a donné un cours sur l’État dans la France d’Outre-mer et elle a été très surprise par la réaction de son auditoire : “Figurez-vous que pour mes étudiants en Master, c’est la première fois de toute leur scolarité qu’ils apprenaient des choses sur la Martinique, la Guadeloupe, sur cette forme un petit peu particulière de décolonisation. Et donc, ils tombaient des nues.” Plus largement, selon ces universitaires, il est vital pour les sciences sociales de s’ouvrir à des concepts venus d’ailleurs, des États-Unis, d’Amérique Latine, de ne pas se limiter à un regard eurocentré, occidental, sur le monde.

Communautarisme, censure et “entrisme” ?

Cette grille d’analyse à travers les questions raciales est loin de faire l’unanimité dans le monde de l’enseignement. Le débat a notamment été relancé après l’assassinat de Samuel Paty, l’enseignant d’histoire-géographie de Conflans-Saint-Honorine. Fin octobre, dans le JDD, le ministre de l’Education Jean-Michel Blanquer s’en prenait à des influences intellectuelles venues des campus américains, aux antipodes de notre modèle républicain et qui contribuent selon lui à fragmenter notre société, convergeant “avec les intérêts des islamistes”. Autrement dit ces thèses post-coloniales, décoloniales, intersectionnelles, porteraient ainsi la vision d’une société divisée en de multiples communautés selon le sexe, l’origine ou la religion.

Le ministre a reçu le soutien de certains universitaires. Une centaine ont signé une tribune cet automne dans le journal Le Monde, dénonçant des idéologies indigénistes nourrissant une haine des Blancs. Parmi eux, Pierre-Henri Tavoillot, maître de conférences en philosophie à Sorbonne Université : “Ce qui me gêne c’est quand, sous couvert de ces thèses, on assiste à de la censure, à des manifestations, à des conférences qui sont perturbées parce que les gens se considèrent comme étant porteurs du bien, qu’ils se croient tout permis dans l’université, et même de sortir du débat d’idées.” Le professeur d’université évoque des annulations de thèses, de conférences et “un entrisme extrêmement profond dans certains départements universitaires qui deviennent homogènes intellectuellement et par ailleurs ce discours effectivement de détestation de tout ce que l’Occident représente, peut-être aussi de la France.” L’universitaire pointe également une confusion entre travail scientifique et militantisme.

Dans certains départements universitaires, le fonctionnement scientifique n’existe plus, donc on bascule de la logique académique de recherche à la logique de combat. Ça me parait être le moment où on cesse d’être un universitaire.

Pierre-Henri Tavoillot, maître de conférences en philosophie

à franceinfo

Les universitaires visés par ces accusations réfutent toute censure, tout militantisme mais reconnaissent un engagement, une analyse critique de notre société. Pour Eric Fassin, sociologue à Paris 8, on se trompe de débat. “Est-ce que c’est parce qu’on parle de ces inégalités que les gens ne se reconnaissent plus dans la République ? Ou est-ce que c’est parce qu’il y a des inégalités que les gens ne se reconnaissent plus dans la République ?, interroge-t-il. Lorsque des personnes sont traitées différemment, de manière inégale, va-t-on considérer que c’est le fait de le dénoncer qui est la cause du séparatisme, du communautarisme ou bien est-ce qu’on va reconnaître enfin que le danger n’est pas de parler des inégalités mais qu’elles existent.”

Une place difficile à quantifier

Audrey Celestine, enseignante-chercheur à l’université de Lille, se dit très inquiète : “On lève un peu le voile sur un certain nombre d’enjeux qui font partie de la France contemporaine et on est accusés de fracturer la République en deux, de faire le lit de l’islamisme. Je trouve cela désolant et indigne.”

Se pose enfin la question de la place de ces recherches en France. Et là, difficile d’y voir clair. Leurs opposants évoquent une hégémonie dans certaines universités. D’autres voix, comme l’historien Pascal Blanchard, affirment qu’en réalité, moins d’1% des chercheurs travaillent sur ces questions coloniales, de race ou de genre. Quant aux dérives dénoncées par Pierre-Henri Tavoillot, lui-même reconnaît que leur ampleur est difficilement mesurable mais que même si elles sont minoritaires, elles n’en sont pas moins très nocives selon lui.

 

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