SAFIATOU DENISE SOW – Soldate peu connue au bataillon Y en a Marre

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Y en a marre a dix ans, cette année. Mais peu de gens savent qu’il y a, parmi les membres-fondateurs, une femme. Elle s’appelle Denise Safiatou Sow, plus connue sous le nom de Sofia. Elle est cette jeune femme frêle, teint clair, avec des dreadlocks que vous voyez se faufiler discrètement entre les gens, lors des manifestations. Elle n’est jamais devant les caméras, mais a été de toutes les batailles et le mouvement lui doit sa massification.

D’un père enseignant et d’une mère intendante d’école, Denise Safiatou Sow a grandi avec ses grands-parents paternels à Kaolack où elle est née, il y a plus d’une trentaine d’années. Ses parents changeant souvent de ville et de service, n’ont pas voulu perturber son cursus scolaire. Au moins jusqu’au décès de son grand-père, en 1996. Soit un an avant qu’elle ne passe l’examen du Brevet de fin d’études moyennes (BFEM).

Safiatou Denise Sow a fait ses études primaires à l’Immaculée Conception de Kaolack. Elle y obtint son premier diplôme, le Certificat de fin d’études élémentaire (CFEE) en 1992. Elle s’inscrit au collège Pie XII de Kaolack. Sa mère, intendante du lycée Diogoye Basile Senghor de Fimela (région de Fatick), l’y transfère. La jeune fille ayant perdu son tuteur – son grand-père paternel – elle a jugé nécessaire de l’amener à ses côtés pour mieux l’encadrer.

Le BFEM en poche, elle retourne à Kaolack, au lycée Valdiodio Ndiaye où elle décroche un Baccalauréat L’1 en 2001. L’université Cheikh Anta Diop l’accueille. Elle est reçue à la faculté des Lettres et sciences humaines, précisément au Département d’anglais où la langue de Shakespeare a toujours été sa matière préférée, avec le français, et qui est en réalité la résultante de la forte influence d’une culture hip-hop dont elle s’est entichée. Une formation professionnelle de maintenance informatique à l’Institut d’entrepreneurship et de gestion (Iseg) de Kaolack viendra renforcer son cursus.

Engagement dans Y en a marre

Avec un background aussi solide dans l’éducation, c’est tout naturellement que Sofia s’intéressât à l’actualité politique. Se définissant comme quelqu’un de très rebelle, d’anti-conventionnelle, aimant ses proches, certes sans forcément partager leurs valeurs, son engagement pour un Sénégal meilleur n’était juste qu’une question de temps. Elle était en désaccord complet sur bien des options politiques menées par le gouvernement de l’alternance (2000-2012). Mais les dénonciations verbales et les indignations sans lendemain étaient insuffisantes pour elle. Il fallait canaliser cette énergie dans quelque chose de plus concret.

Y en a marre sera alors le cadre d’expression presque parfait dont elle rêvait : un mouvement avec des jeunes conscients, engagés dans le destin politique de leur nation. Son engagement est d’autant plus complet qu’elle n’avait jamais participé à des activités militantes de Y en a marre.

Sofia, n’était pas un second couteau dans Y en a marre. Au contraire, elle a été au centre de toutes les grandes étapes de ce mouvement de contestation qui a redynamisé le militantisme citoyen au Sénégal. Le déclic survient au soir du 16 janvier 2011 ; la première réunion – ou disons discussion -, qui a mené à la mise sur pied de Y en a marre.

‘’Cet échange avec Fadel Barro, Thiat, Aliou Sané, Kilifeu, etc., m’a convaincue et permise de comprendre que c’était à nous de prendre notre destin en main, de rompre avec le fatalisme et de participer au changement’’, fait-elle savoir. Un engagement qui reste malgré tout lié à sa proximité avec le groupe de rap Keur-Gui de Kaolack et son amitié avec Fadel Barro.  ‘’Je connaissais bien ces gens aux côtés de qui je devais me battre, et je n’avais aucun doute sur leur engagement, leur détermination, leur constance, leur loyauté… Ainsi, j’y suis allée sans aucun doute. Le fait de les connaître, d’avoir vécu avec eux et de connaître leur passé y a joué un grand rôle’’, partage-t-elle. Même si elle insiste sur le fait de s’être engagée naturellement, sans contrainte.

Dès le début, les tâches ont été définies. ‘’Quand on a décidé de lancer le mouvement, chacun savait ce qu’il devait faire. Il revenait à Keur-Gui d’appeler les artistes pour les mobiliser. Je me rappelle que c’était très tard dans la nuit du 16 au 17 janvier 2011 que Thiat a appelé Malal Talla (Fou Malade) pour l’informer de la création du mouvement. Ce dernier n’a pas hésité et a aussitôt répondu : ‘Tout ce que Keur-Gui fait, j’y adhère’’’, raconte-t-elle.

Sophia était chargée d’un rôle dans la communication qui aurait pu la rendre notoire au même titre que les têtes de gondole du mouvement : responsable des technologies de l’information et de la communication (Tic). C’est ainsi qu’elle a créé les pages Facebook de Y en a marre, dès le lancement du mouvement le 18 janvier 2011. Ce qui a participé à l’expansion du mouvement dans le monde. Si le mouvement bénéficie de cette aura internationale au point que Barack Obama a tenu à les rencontrer, il le doit beaucoup à la perspicacité de Denise qui a connecté YEAM au monde, en dehors du Sénégal. Elle relayait toutes les informations relatives au mouvement sur le net. Elle était également chargée de la coordination des ‘‘Esprits Y en a marre’’ (NDLR : les différentes antennes du mouvement implantées un peu partout au Sénégal et dans le monde). Denise Safiatou Sow assurait en même temps la coordination de toutes les réunions de Y en a marre. Ses compagnons assurent que c’est grâce à elle et au travail remarquable qu’elle a accompli que le mouvement s’est massifié.

Participation aux événements 2011-2012

On n’a pas beaucoup parlé d’elle ou disons qu’on n’a pas du tout parlé d’elle entre 2011 et 2012 où le mouvement Y en a marre a participé à empêcher Me Abdoulaye Wade de briguer un troisième mandat, d’annuler l’adoption, par l’Assemblée, du projet de loi sur le quart bloquant, et tant d’autres forfaitures politiques.

Pourtant, Sofia a été de toutes les rencontres. La jeune fille frêle aux dreadlocks et au teint clair était aussi présente et impliquée que tous ceux qu’on a placés, à l’époque, sous le feu des projecteurs. Elle a été la dame de l’ombre qui posait des actes d’une importance capitale. ‘’J’ai été au cœur des événements durant toute cette période. J’ai participé à toutes les manifestations et à toutes les campagnes de sensibilisation à Dakar et dans les régions. Je n’ai jamais eu de limites au sein du mouvement. Je participais aux réunions du noyau dur qui était très fermé à l’époque et je faisais partie de ceux qui prenaient toutes les grandes décisions du mouvement. J’ai été dans toutes les rencontres, que ce soient des rassemblements, des manifestations, des caravanes, etc.’’, affirme-t-elle d’ailleurs.

Autant c’était difficile pour les hommes à divers moments de la ‘’révolution’’’, autant ça l’a été pour elle. ‘‘C’était très tendu, à l’époque, avec les arrestations, les menaces, les tentatives de corruption… Nous savions que nous prenions tous des risques, mais nous étions tous très déterminés’’, indique-t-elle. Les choses étaient telles, dit-elle, qu’à un certain moment, ils ont tous été obligés de déménager, de se cacher, de changer de numéros de téléphone, de couper tous contacts avec la famille et les proches. Mais elle a tenu et a su faire face.

Sa famille, fait-elle savoir, a compris son choix et ses conséquences, et l’a toujours soutenue. ‘’Mes parents sont très compréhensifs. Ils n’ont jamais tenté de me dissuader. Ils s’inquiétaient certes, mais ils ont, au contraire, été d’un grand apport avec des conseils et des prières’’, précise-t-elle.

En outre, pour Denise Safiatou Sow, aucun des moments vécus entre 2011 et 2012 n’a été facile. ‘’Tous les moments ont été difficiles, allant du lancement du mouvement à la Présidentielle de 2012. ‘’Dès le jour du lancement du mouvement, le 18 janvier 2011, nos rapports avec la police n’étaient pas des meilleurs, car elle nous a interdit de tenir notre première conférence de presse à la place du Souvenir. S’ensuivirent de nombreuses arrestations, des tentatives d’intimidation, des menaces…’’, se souvient-elle.

Il n’empêche qu’il y a des moments forts qu’elle n’oubliera pas. ‘’Trois moments m’ont le plus marquée durant cette période :

-Le 22-23 juin, avec l’arrestation de mes camarades ; la brutalité policière et cette volonté inébranlable du peuple qui s’est levé, uni et déterminé, afin de sauvegarder ses acquis, mettant en avant la devise du Sénégal ‘Un Peuple-Un But-Une Foi’.

-La fameuse nuit de la mort de Mamadou Diop pendant laquelle nous étions tous en danger ; nous avions tous frôlé la mort.

-Nos réunions parfois très tardives que nous tenions après la validation de la candidature de Wade. Nous étions très abattus et nos discussions devenaient tendues, et même houleuses’’.

BIGUÉ BOB

 

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