ABDOUL MBAYE (PRÉSIDENT DE L’ACT) – “Il faut sortir de cette logique de grands projets coûteux’’

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L’actualité politique sénégalaise bruit de la décision de la Cour de justice de la CEDEAO qui a remis en cause le système de parrainage introduit par Macky Sall en 2018. Dans cet entretien, le leader de l’Alliance pour la Citoyenneté et le Travail (ACT), Abdoul Mbaye, se félicite de cette décision qui remet en cause la légitimité du président de la République. Il ne veut pas entendre parler d’un statut spécial pour les anciens PM, fracasse le projet de mise en place d’une centrale à gaz, d’ici 2023 et juge fallacieux les chiffres officiels sur la production agricole de cette année, entre autres questions abordées.

 

Selon certaines informations, un projet de statut particulier pour les anciens Premiers ministres et, éventuellement, les anciens Présidents de l’Assemblée nationale est en gestation.

Quel est votre avis sur le sujet ?

Le contexte ne s’y prête pas. Le moment pour en décider serait particulièrement mal choisi et pour au moins deux raisons. La première est qu’il est plutôt, aujourd’hui, question de trouver des ressources disponibles pour créer des emplois et distribuer des revenus à ceux qui en manquent tout particulièrement. La seconde est qu’il faut se donner les moyens de créer des économies sur certaines dépenses dans le cadre précisément d’une répartition plus éthique des ressources publiques. A cet égard pensons d’abord aux ressources qui pourraient devenir disponibles, après la suppression du HCCT, le retour aux anciennes indemnités limitées aux sessions du CESE, à la réduction des avantages, salaires et autres primes de départ excessifs versés aux directeurs généraux et Présidents de conseil des entreprises du secteur parapublic.

En tant qu’ancien PM accepterez- vous ces indemnités du président Sall ?

Clairement non, non et non. Mais, il ne s’agit que de rumeurs.

Vu la situation actuelle du pays et la conjoncture économique, le moment est-il opportun pour un tel projet ?

Comme je viens de vous l’indiquer, le temps est à l’identification de lignes budgétaires sur lesquelles des économies sont possibles, nécessaires, voire indispensables. Les priorités doivent être redéfinies. Les gaspillages stoppés. Les détournements combattus avec force et vigueur. Le coude du Président de la République doit libérer les dossiers des corps de contrôle retenus. Le déficit budgétaire a doublé en 2020, cela n’a pas empêché le vote d’un budget 2021 avec des dépenses croissant plus vite que les recettes. Les dépenses du HCCT ont été augmentées. Pour quelle raison ? Cessons de jouer et de privilégier un petit clan de privilégiés qui n’apportent rien à notre économie, non plus au fonctionnement de notre Etat.

Par une décision tombée ce mercredi, la Cour de justicede la CEDEAO a remis en cause le système de parrainage introduit par Macky Sall en 2018, avant l’élection présidentielle de février 2019. Quelle est votre position sur cette affaire ?

L’opposition sénégalaise n’a jamais cessé de décrier le parrainage introduit en 2018, dans le seul but d’assurer l’élection, sans coup férir, de Macky Sall. Il lui a permis, sans doute sur la base de sondages, de choisir ses opposants à l’élection et de les battre, dès le premier tour. Le Sénégal n’avait jamais vécu un recul démocratique de cette importance, auparavant. La Cour de justice de la CEDEAO vient de reconnaître que ce système de parrainage a porté atteinte au principe de la libre participation aux élections.

Il faut se souvenir que cette action auprès de la cour de la CEDEAO, portée par M. Abdoulaye Tine, avait été engagée par toute l’opposition membre du FRN, dès le mois de décembre 2018, en procédure accélérée. Malheureusement, elle n’a donné lieu à décision que maintenant et donc après l’élection présidentielle de 2019. L’important reste que le monde et les citoyens sénégalais sachent que Macky Sall a été élu, en organisant des élections non libres.

Il se pose ainsi la question de sa légitimité, comme nous l’avions très tôt souligné.

La Cour de justice de la CEDEAO demande, en outre, la suppression de ce système dans les 6 mois : c’est un des combats de l’opposition sénégalaise pour revenir aux conditions qui ont permis la seconde alternance et l’accès de Macky Sall au pouvoir. J’en retiens qu’il ne faut jamais dés- espérer de la justice. Lorsqu’elle dis-

paraît chez vous, on peut la retrouver ailleurs.

Le Sénégal a vécu le douloureux épisode des émeutes de mars. Quelle analyse en avez-vous fait ?

Nos analyses avaient prévu ces émeutes. Tout simplement parce que nulle part dans l’histoire et dans le monde la misère et la faim ne font bon ménage avec l’injustice. Macky Sall s’est enfermé dans des impasses, comme je l’écrivais le 10 novembre 2020. Elles sont de vision pour le Sénégal, elles sont économiques, financières et sociales. Les solutions politiciennes et de ruse du dialogue national ou de la grande transhumance du 1er novembre 2020 ne règleront pas les problèmes.

Selon moi, les problèmes économiques et sociaux ne pourront pas trouver de solutions avant 2024. Il lui est donc absolument nécessaire d’éviter l’injustice, et même si cela ne lui ressemble pas, il lui faut essayer de rétablir la justice et sa crédibilité. C’est à cette seule condition qu’il pourra achever son mandat dans la paix, sans jamais tenter d’en quérir un troisième.

Malheureusement ses récents propos sous forme de menaces ne vont pas dans le bon sens. Ils sont d’ailleurs tout simple- ment incompréhensibles. A l’opposition et à la jeunesse de se montrer au-dessus de telles attitudes et de penser la paix au Sénégal tout en restant exigeants en termes de respect des libertés et des droits, et d’appli- cation d’une justice impartiale et non manipulée par des instructions politiciennes.

Après ces émeutes de Mars, le Chef de l’Etat a pris de front la question de l’emploi et vient de présenter un plan doté de plu- sieurs milliards, pour régler cette question. N’est-il pas sur le bon chemin pour régler cette épineuse question ?

Prendre conscience de la néces- sité d’accorder la plus grande priorité à la création d’emplois est la bonne direction. Décider d’y consacrer quelques milliards en est une autre. Mais, cela ne suffit pas.

Vous-même avez fait réfléchi sur la question, que faut-il faire, selon vous, pour solutionner la crise de l’emploi ?

Il faut remettre en cause la stratégie de développement économique du Sénégal pour qu’elle soit en mesure de créer des emplois. Les remises en cause doivent être fortes. Il faut sortir de cette logique de grands projets coûteux pour faire le choix de grands travaux à haute intensité de main d’œuvre. Il faut construire notre industrie à partir du développement de notre artisanat qui reste le plus grand pourvoyeur d’emplois de notre économie. Il faut aussi une agriculture véritablement prise en charge et cesser de la négliger derrière des fausses statistiques qui permettent de justifier des taux de croissance globale qui ne sont que chimères. Il faut aussi occuper notre jeunesse et la préparer à l’activité économique et non distribuer des crédits pour qu’ils deviennent tous des entrepreneurs à succès. Une vraie politique visant la réduction du chômage et la croissance de l’emploi doit reposer sur une bonne stratégie économique et une facilitation de l’insertion des jeunes qui restent une cible particulière. Je vous décris là quelques grandes lignes du pro- gramme économique de l’ACT que nous avions présenté en septembre 2018, parce que prenant en compte la priorité à donner à la création d’emplois.

Mais est-ce que l’emploi est la seule raison des émeutes, comme semblent le penser les tenants du pouvoir ?

Au-delà de l’emploi, il y a la pauvreté et la faim. Il y a enfin eu l’étincelle qui a mis le feu aux poudres : le fort sentiment d’injustice dans l’affaire Adji Sarr/ Sonko, faisant suite à une habitude prise par le régime de Macky Sall et consistant à éliminer ses adversaires politiques par des décisions pénales manipulées, après avoir modifié la loi électorale, afin de rendre inéligible des adversaires poli- tiques considérés comme dangereux pour lui.

L’actualité politique est dominée par la question électorale. Pensez- vous qu’un consensus sera possible sur la date des Locales ?

Oui, si la raison revient dans le camp du régime.

L’option du couplage des élections est sur la table, ne serait-il pas plus judicieux d’y réfléchir pour éviter d’installer le pays dans un cycle de campagnes électorales continues ?

Le problème est d’abord de confiance. Lorsqu’on est en dia- logue, on n’arrête pas de manière unilatérale des décisions sur des questions en cours d’examen, dans le cadre d’un dialogue dont vous avez accepté le principe. Or la position retenue pour l’instant était claire : un report des élections locales et non plusieurs, la tenue à date des autres élections, puis une possibilité de réflexion ultérieure pour figer un nouveau calendrier républicain.

Pourquoi se retirer de points d’accord que Macky Sall a lui-même présentés comme des progrès réalisés ? Je dois avouer que j’ai parfois beau- coup du mal à comprendre ses repères, ses positions, ses tergiversations, ses remises en cause et revirements. Il doit habituer ses interlocuteurs à plus de constance pour inspirer confiance

Dans la perspective de ses échéances électorales, pouvons-nous nous attendre à voir votre coalition, le CRD, intégrer une grande coalition de l’opposition, puisque l’émiettement des listes risquerait de faire le jeu de la majorité ?

Nous sommes résolument contre l’émiettement. Après avoir constitué le CRD, nous sommes déjà ensemble avec Jotna. Partout, nous serons en symbiose avec les champions d’autres partis ou coalitions. Le dernier Conseil national de l’ACT a rappelé que nous devions également aller vers les mouvements citoyens, sans exclure les dissidents véritables de BBY.

L’Etat se réjouit des bons chiffres de la précédente campagne agricole, malgré cela, on assiste à un renchérissement des prix des denrées. Comment comprendre cette contradiction ?

Les chiffres des productions agricoles sont faux et archi faux. Nous le disons, depuis plusieurs années. Et quand il y a du faux dans le faux, le Ministre en charge reçoit des félicitations appuyées. Très sincèrement, moi j’en perds mon latin. On confirme pour l’année dernière 1,4 million de tonnes d’arachides qui ne permettent d’atteindre ni les engrais utilisés, ni les semences distribuées, ni les crédits mis en place avant la campagne. Après la production, la Chine annonce avoir importé 200 000 tonnes, les usines ferment et disent ne rien recevoir : où sont donc passées les 1,2 million de tonnes ?

En 2020-2021, on poursuit le mensonge et on le fait grimper à 1,8 million de tonnes avec doublement des productions céréalières, non pas, parce que les surfaces emblavées ont augmenté, mais, parce qu’il y aurait eu beaucoup de pluie ! Rien ne justifie de tels tonnages. On annonce ensuite un peu plus de 700 000 tonnes collectées. Où est le reste de la production ? Mais aussi où la production annoncée a-t-elle été livrée ? Nul ne sait. Par contre, nos paysans seraient devenus particulièrement riches de plus de 250 milliards distribués. Non seulement, on ne trouve pas de solutions au dénuement de nos populations, mais, on se moque de leur misère, en les faisant passer pour riches.

Il y a aussi le naufrage du secteur de la pêche, avec la présence des bateaux étrangers, et l’exacerbation du phénomène de l’émigration clandestine par les pirogues. Quel regard portez- vous sur tout cela ?

Nous avons objectivement un problème structurel au niveau de la pêche artisanale. Il ne peut trouver sa solution que par des reconversions et des désarmements de pirogues. Les pêcheurs sont trop nombreux, alors que les ressources se raréfient. Les artisans pêcheurs doivent être réorientés et formés vers d’autres activités en privilégiant la pisciculture et les activités en aval où se trouve la part essentielle de valeur ajoutée. Par contre, on ne peut com- prendre que, dans un contexte de ressources halieutiques insuffisantes, des licences de pêche soient accordées à des navires étrangers pour venir pêcher dans nos eaux. De telles licences doivent, selon notre parti, être réservées aux pays qui nous offrent une réciprocité effective. L’émigration avec les risques de mort associés sont le signe le plus terrible du désespoir vécu par nos populations. Elle doit rendre inquiets ceux qui nous gouvernent. Ceux qui tentent leur chance vers un eldorado improbable, avec de gros risques de vie perdue, avant d’atteindre ce qui pourrait n’être qu’une illusion n’ont

manifestement plus rien à perdre. Ces “forces occultes’’, maladroite- ment identifiées par certains parmi les manifestants de mars 2021, ne sont que des Sénégalais qui désespèrent du futur et qui sont prêts à perdre une vie qui, pour eux, n’aurait plus de sens.

Le Sénégal a 700 km de côte et ses populations n’arrivent pas à voir la couleur du poisson qui est, actuellement, presque introuvable dans les marchés et par conséquent très cher. Comment régler cette question complexe avec ses ramifications étrangères ?

Vous revenez à la question de la raréfaction des ressources halieutiques au large des côtes sénégalaises. Nous l’avons abordé sous l’angle de l’activité de pêche. Là, vous le faites sous l’angle de la disponibilité du produit dans le panier de la ménagère sénégalaise. Le problème est grave, puisqu’il y a, à la fois, perte d’emplois, perte de revenus et donc appauvrissement de la population par ce biais ; mais également, renchérissement du poisson et appauvrissement par l’inflation des prix. Ces spirales déflationnistes enserrent plusieurs fois l’économie sénégalaise, puisqu’il en est de même au niveau des productions céréalières. Ajoutez-y les carences alimentaires qu’elles engendrent et leurs conséquences sur la santé des populations, en particulier des enfants, et vous aurez une claire conscience de tous les maux qu’il convient de réparer. Voilà pourquoi je parle des impasses dans lesquelles le régime de Macky Sall s’est enfermé.

Dans le cadre de l’exploitation future des ressources gazières, des privés sénégalais ont lancé un projet de mise en placed’une centrale à gaz, d’ici 2023. Comment appréciez-vous cette initiative locale ? Est-ce la bonne voie pour l’exploitation future de ces richesses ?

Que des Sénégalais s’impliquent dans de tels projets devrait être une bonne chose. Mais, je retrouve parmi les associés du projet de cette centrale le nom du plus grand prédateur que le Sénégal ait connu dans le secteur de l’énergie. Pour le savoir, il suffit de lire l’ouvrage que j’ai publié en 2014 («Servir») ; alors, je suis forcement sceptique. Ces hommes d’affaires politiciens, premiers servis, ne rassurent pas. La vérité ne sera pas longtemps cachée. Wait and see.

 

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