Héroïsation réussie

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Que se passe-t-il à Twyford ? Une situation sociale des plus détestables au sein de cette structure que le président de la République désigne comme le ‘’fruit d’un investissement lourd à forte intensité de main-d’œuvre, qui contribue également à nos efforts d’industrialisation’’.

Pour faire court, suite à l’arrêt des contrats de 18 de leurs délégués qui sont, en principe, élus pour trois ans, les travailleurs de cette entreprise installée à Sindia et spécialisée dans la fabrication de carreaux céramiques de sols et de murs, ont brûlé des pneus et bloqué la route nationale n°1 pendant quelques heures pour exiger, des instances dirigeantes, le respect du Code du travail.

Auparavant, ces délégués avaient, semble-t-il, eu l’outrecuidance de dénoncer des conditions de travail ‘’humiliantes‘’ et exécrables, des licenciements abusifs, lançant par la même occasion un mouvement de grève qui, de toute évidence, n’a pas été du goût des dirigeants chinois de cette entreprise.

Vingt-cinq des employés de Twyford, dont cinq délégués du personnel, ont été arrêtés lundi et mardi, à la suite des manifestations faites sur la route de Sindia, ce qui n’est pas pour apaiser le courroux des travailleurs qui s’insurgent contre leur patronat et qui sont tout autant remontés contre le gouvernement qu’ils accusent de se terrer dans un mutisme qui en dit long sur le degré de connivence entre l’Etat et leurs exploiteurs.

A ce niveau, il est important de souligner que les chefs de cette entreprise nourrissaient, dans la foulée, un projet de licenciement de plus de mille travailleurs, dans le mépris le plus ostentatoire de la réglementation du travail au Sénégal.

Mercredi, en Conseil des ministres, Macky Sall a demandé à son ministre du Travail, Samba Sy, de se saisir du dossier en vue d’un règlement définitif du conflit.

Mais les choses sont loin d’être aussi faciles que le pense le gouvernement : une longue situation délétère que les pouvoirs publics ont fait mine d’ignorer, a radicalisé, au fil du temps, les postures et raidie une situation de face-à-face qui ne pouvait, à terme, que déboucher sur une confrontation. On y est !

Pendant longtemps, la direction chinoise de l’entreprise a régné en despote, étouffant les velléités de revendications dans leurs œufs, licenciant à tire-larigot et en toute arrogance, trop bien à l’aise dans l’écosystème d’impunité que leur avait confectionné l’état sur le lit des milliards d’investissements chinois injectés dans cette structure unique qui a nourri, dès le départ, l’ambition d’être le fleuron de l’industrie sénégalaise. Avec une capacité de production de 55 000 mètres carrés de carreaux par jour, l’usine Twyford Ceramics Sénégal couvre pratiquement tous les besoins du marché local. Ceux-ci sont estimés à 20 millions de mètres carrés par an, alors que la capacité de production de Twyford est de 18 millions de mètres carrés. Rien que ça…

Avant l’installation de Twyford Ceramics au Sénégal, les importations de carreaux étaient évaluées à 78 850 t par an, représentant plus de 55 millions de dollars !  La société a consenti un investissement initial de 82 millions de dollars dont 62 millions représentent l’amortissement fixe et 20 millions de biens mobiles. Ce n’est pas tout : Twyford génère plus de 6 millions de dollars d’impôts par an et a engendré, dès sa création en 2017, plus de 1 000 emplois directs et plus de 2 000 indirects… Les chiffres ont grimpé depuis…

Rien de bien étonnant pour une entreprise qui a affiché des ambitions continentales : en Afrique, elle a investi dans quatre bases de production de céramiques au Ghana, en Tanzanie puis au Sénégal ; ce dernier pays étant pour cette entreprise la porte d’entrée sur le marché ouest-africain avec ses 120 millions de consommateurs.

Il tombe sous le sens qu’avec de tels investisseurs, on y va avec le dos de la cuillère, même s’ils agissent dans le plus grand mépris des facilités qui leur ont été faites pour promouvoir l’emploi des jeunes… Licenciant à leur guise, ils font, par ailleurs, peu cas des travailleurs qui réussissent à échapper à leur furie de licenciement : un traitement s’apparentant à de l’esclavage est le lot quotidien de ces travailleurs sénégalais qui doivent accomplir leur tâche dans un état permanent de stress, de psychose et de peur. L’inspection du travail qui est assez régulière sur le site, n’a pas encore cru devoir taper du poing sur la table, se complaisant dans le silence d’une impuissance qui confesse des jeux de rapports de force, par-dessus sa tête,  plus éloquents que ses règles…

Non-paiement des primes de risque, de transport ; non-versement des cotisations sociales à l’Ipres et à la CSS ;   non-fourniture d’équipements de protection individuelle adéquats aux risques nombreux liés au travail dans l’usine ; non-respect de la durée légale de 40 heures de travail par semaine, pour ne dire que ça, sont le lot désespérant des travailleurs-esclaves de Twyford au milieu du silence assourdissant de l’Etat.

Pour ne pas faire signer des CDI, les Chinois ont trouvé le subterfuge de licencier après seulement 6 mois de travail, usant et abusant de la disposition permissive de la Convention de l’Apix qui permet de renouveler des CDD durant cinq ans. On évoque, par ailleurs, des cas de voie de fait où des superviseurs chinois ont porté la main sur des travailleurs sénégalais, en toute impunité… On se croirait dans la Virginie des années 50…

Devant la colère des syndicalistes, les employeurs chinois, après avoir usé de l’arme de l’intimidation, ont cru devoir les corrompre, afin que ceux-ci trahissent la cause des leurs. C’est, du moins, ce que confie Abou Sène, porte-parole du syndicat Sutimac, qui évoque une tentative de corruption par l’argent dans un hôtel de la place. Achat de consciences, insultes, brimades et violences diverses ; les dirigeants chinois de Twyford ne reculent apparemment devant rien pour signifier qu’à l’intérieur des murs de l’entreprise, c’est leurs lois qui règnent et non celles du Sénégal. La force de leur engagement économique dans le pays leur a, semble-t-il, donné les ailes d’une toute-puissance ‘’impunitaire’’ qui peut avoir droit de vie et de mort sur tous les ‘’cancrelats nègres’’ qui se sont mis à leur service.

En demandant à son ministre du Travail de regarder de près la situation, le chef de l’Etat semble enfin prendre conscience des drames individuels et collectifs qui se jouent entre quatre murs dans cette entreprise depuis plusieurs années et face à laquelle il a préféré jouer, jusque-là, l’autruche. L’apport incontestable de Twyford à l’économie sénégalaise ne peut être un argument de déni de ces souffrances humaines qui ont trop longtemps imploré l’intervention des pouvoirs publics et qui n’ont jamais eu que la réponse du silence.

A la logique arithmétique des pourvoyeurs de fonds qui s’est délitée dans l’arrogance et le mépris, l’Etat du Sénégal doit pouvoir imposer la force de la conscience ; celle qui exige de tous le respect des travailleurs, celui de leur dignité et qui donne un sens à leur destin.

CHRONIQUE PAR PHILIPPE D’ALMEIDA

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