L’Euro de football, vitrine de l’Histoire : l’élargissement de la compétition, une révolution

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Depuis sa première édition en 1960, la petite histoire de l’Euro de football s’entrechoque avec la grande. Au tournant de la décennie 1990, l’éclatement de l’URSS et la dislocation de la Yougoslavie provoquent un élargissement inattendu de l’UEFA et du nombre d’équipes à l’Euro.

Pour sa 16e édition, l’Euro va découvrir de nouveaux territoires. Les 624 joueurs sélectionnés pourront, au choix, se balader sur les bords de la mer Caspienne à Bakou ou humer l’air des terres écossaises de Glasgow.

Ils pourront également fouler les pelouses de stades qui n’ont encore jamais accueilli l’Euro, comme celles du Parken Stadium de Copenhague ou du stade Ferenc-Puskas de Budapest. Et ils affronteront, peut-être, une nouvelle équipe, avec la première participation de la Macédoine du Nord.

Bizuth de la compétition avec la Finlande, la sélection macédonienne a profité de l’élargissement progressif du tournoi au fil des années pour obtenir une qualification historique. Pour la deuxième fois d’affilée, après 2016 en France, l’Euro se jouera à 24 équipes, bien loin des standards de la première édition, en 1960, lorsque seulement quatre sélections s’affrontaient lors de la phase finale. De plus en plus proche du format d’une Coupe du monde à 32 équipes, l’Euro se veut désormais plus large, plus ouvert, plus compétitif.

En passant de huit à seize équipes lors de la phase finale de l’Euro 1996 en Angleterre, le niveau s’est élevé et plus encore avec 24 équipes dorénavant. “Pour moi, c’est toujours plus dur de gagner un Euro qu’une Coupe du monde“, déclarait Fabien Barthez, vainqueur de l’Euro en 2000 et de la Coupe du monde en 1998. “C’est plus difficile de gagner un Euro“, confirmait Laurent Blanc en 2012, alors sélectionneur de l’équipe de France, et ancien coéquipier de Barthez.

Le tournant des années 1990

Si le tournoi est devenu ce qu’il est aujourd’hui, il faut y voir, pour beaucoup, une trace du passé, un impact direct de l’Histoire et, un peu, la patte de Michel Platini, président de l’UEFA entre 2007 et 2015. Le Français est à l’origine de l’élargissement du nombre de participants à la phase finale de l’Euro. Une décision controversée et difficile à prendre, à laquelle chaque dirigeant de l’instance fait face un jour ou l’autre.

Seize ans avant Platini, le Suédois Lennart Johansson, président de l’instance européenne de 1990 à 2007, fait face à l’Histoire, à l’évolution des relations internationales et à la fin d’une ère. Un dilemme autrement plus pénible se présente à lui : alors que l’URSS et la Yougoslavie sont sur le point d’être disloquées, l’instance qui dirige le football européen doit-elle accueillir en son sein les nouvelles fédérations issues de ces deux entités ?

La sélection de Macédoine du Nord après sa qualification historique pour l'Euro, le 12 novembre 2020 (VANO SHLAMOV / AFP)

 

Totalement neutre politiquement, “l’UEFA, au début, ne bouge pas“, assure à franceinfo: sport Guillaume Germain, historien du sport et auteur du livre 1960-2020 : 60 ans d’Euro de football“Elle attend que les choses se gravent dans le marbre du point de vue des relations internationales pour changer son fusil d’épaule et s’ouvrir à ces nouvelles fédérations.” La patience paie : entre 1992 et 1994, treize nouvelles fédérations issues de pays émergents de l’URSS et de la Yougoslavie (Arménie, Estonie, Géorgie, Lettonie, Lituanie, Ukraine, Biélorussie, Croatie, Moldavie, Slovaquie, Azerbaïdjan, Macédoine du Nord et Slovénie) intègrent les rangs de l’UEFA, qui compte désormais 46 membres.

La Croatie, première sélection à sortir du bois

Pour l’instance européenne, il ne s’agit pas d’une reconnaissance de ces nouveaux États. L’objectif est de conserver son influence sur le continent car l’URSS et la Yougoslavie étaient membres de l’UEFA. “Si elle n’intègre pas la Croatie par exemple, l’UEFA perd du territoire. De ce point de vue-là, la zone d’influence de l’UEFA, c’est tout le continent, de l’Atlantique à l’Oural pour reprendre la formule de Charles de Gaulle“, explique Guillaume Germain.

Depuis sa fondation en 1954, l’UEFA a en effet une conception plus étendue de l’Europe que la Communauté économique européenne (CEE) – devenue par la suite Union européenne (UE). Celle-ci ne compte que douze membres au début des années 1990. La participation à l’Euro de certaines sélections entraîne donc quelques confusions. En 1996, la Croatie est la première de ces nouveaux membres de l’UEFA à jouer un Euro et atteint les quarts de finale d’une compétition finalement remportée par l’Allemagne. La Slovénie suivra lors de l’Euro 2000. Deux nations qui ne sont pas encore, à l’époque, membres de l’UE.

“De nombreux observateurs expliquent que l’arrivée des fédérations dans l’UEFA préfigure l’élargissement progressif de l’UE. Mais il n’y a pas de lien direct”

William Gasparini, sociologue du sport

à franceinfo: sport

Les amateurs de football qui regardent l’Euro peuvent avoir une image faussée de l’Europe, parce que ce n’est pas l’UE“, affirme William Gasparini, titulaire de la chaire Jean Monnet (“Le sport, passeur d’Europe”) de la commission européenne. Selon les études réalisées par le sociologue spécialisé dans le sport, “la plupart des jeunes des quartiers populaires pensent que l’Europe, c’est le football, et que les pays de l’UEFA font partie de l’UE.

Georgios Karagounis et les Grecs soulèvent le trophée de l'Euro après leur victoire contre le Portugal, le 4 juillet 2004 à Lisbonne. (SORIANO/FIFE / AFP)

 

L’apparition de “l’Euro heureux”

En 2003, l’UE ouvre ses portes à de nouveaux membres, dont cinq ont rejoint l’UEFA au début des années 1990. Le football ne guide pas les décisions politiques, mais l’élargissement de l’UEFA et de l’Euro vont tout de même jouer un rôle. Car toute compétition sportive internationale digne de ce nom fait l’objet d’une instrumentalisation, et l’Euro n’échappe pas à la règle.

L’Euro crée, dans l’imaginaire collectif, une image de l’autre. On a davantage parlé de certains pays à travers le football, dans les médias notamment. Selon moi, ça crée une proximité qui a facilité l’adhésion des peuples à l’augmentation du nombre de pays européens“, explique William Gasparini. “On dit souvent que le football est le révélateur d’une société et des peuples avant le politique. On en a là l’illustration la plus flagrante“, assure Guillaume Germain, avant de poursuivre : “grâce au sport, l’intégration de ces nouveaux États s’est faite sans heurts et sans difficulté apparente.”

Au tournant des années 1990, alors que le chercheur américain Francis Fukuyama parle de “fin de l’Histoire“, l’Euro rentre dans une “période heureuse” selon Guillaume Germain. “C’est la réduction des tensions internationales, c’est le football qui est en avance sur la politique“, expose l’historien du sport. Sur le plan sportif, l’Euro s’ouvre aux surprises. Après le Danemark vainqueur en 1992, la Grèce remporte la compétition contre toute attente en 2004, en battant le Portugal en finale, sur ses propres terres. Cette période coïncide également avec l’avènement du sport-spectacle : l’Euro devient une compétition suivie dans le monde entier.*

Un Euro plus ouvert mais plus compétitif

Toujours plus ouvert, l’Euro devient un tournoi accessible à tous. En 1996, lors de la première phase finale à 16, la Turquie, la Croatie et la Suisse découvrent la compétition. Mais pour cela, il faut batailler. 55 sélections ont participé aux éliminatoires pour l’édition 2021, contre seulement 17 en 1960. Quatre équipes ayant rejoint l’UEFA dans les années 1990 participeront d’ailleurs à cette édition itinérante de 2021. Un record. Parmi elles, la Croatie, la plus expérimentée avec cinq participations à la compétition et, donc, la Macédoine du Nord.

Candidat à l’entrée dans l’UE depuis 2005, ce petit pays des Balkans pourrait bénéficier de l’exposition médiatique le temps de la compétition pour entrer, lui aussi, dans l’imaginaire collectif forgé par l’Euro et ses élargissements successifs. Avant, peut-être, de pouvoir co-organiser une édition, autre phénomène caractéristique de l’évolution de l’Euro depuis sa création il y a 61 ans.

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