Alune Wade, bassiste, auteur-compositeur: «Jouer avec plusieurs musiciens est une richesse dense à partager»

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368°, c’est comme une soupe qui va chercher ses ingrédients dans les étals de tous les marchés du monde. C’est un peu l’image qui illustre l’explication de Alune Wade sur cette rencontre musicale entre les âges, des styles et des rythmes. En préparation du concert, le trio composé du bassiste sénégalais, du batteur ivoirien Paco Séry et du claviériste majeur malien Cheick Tidiane Seck était en répétition au Grand Théâtre national, à Dakar. C’était déjà un grand moment de musique et de fusion artistique qui donne le La à un spectacle d’exception, samedi 3 juillet 2021, à l’Institut français de Dakar. 

Le projet du trio 368° est votre idée. D’où vous est-elle venue ? 

Il y a eu beaucoup de noms pour ce trio avant que nous ne trouvions celui-là. D’abord, c’était West Af’, parce que nous venons tous de l’Afrique de l’Ouest, et d’autres encore. Mais, à un moment, je me suis dit qu’il fallait un chiffre. C’est là que m’est venue l’idée des années de naissance. Cheick est né en 1953, Paco en 1956, moi en 1978. Le 3 du premier, le 6 du deuxième et mon 8 ont donné 368°. J’ai quand même pris du temps pour trouver le nom symbolique qui pouvait intituler ce projet. Nous avons tellement joué ensemble que nous en avons trimballé énormément d’anecdotes, beaucoup d’histoires. J’ai longtemps joué avec Cheick (Tidiane Seck), idem avec Paco (Séry). Cheick Tidiane est le premier musicien avec qui j’ai joué quand je suis arrivé en France. J’avais 17 ou 18 ans en ce moment. Je connais donc très bien son répertoire, et c’est lui qui a composé la moitié des titres du trio. Enfin, le nom est venu aussi naturellement que se fait notre musique. Nous nous fréquentions déjà, nous nous prenions la tête ensemble, nous faisions déjà beaucoup de choses ensemble.

Nous avons eu droit à une démo exceptionnelle ce soir, avec les répétitions. On peut espérer un disque du trio pour marquer cette rencontre musicale ? 

Nous devions d’ailleurs commencé par un disque. Nous avions notre programme défini, et ensuite la pandémie de Covid-19 est venue, en plus de bien d’autres choses. C’est là que Paco Séry a eu l’idée de commencer par le live, pour nous permettre aussi de voir comment sonne le trio. Mais oui, il y aura un enregistrement et ça ne saurait tarder.

Pas encore de date ? 

Disons juste bientôt, Incha’Allah.

Entre vous et ces briscards, c’est plus de 20 ans de différence d’âge. Comment arrivez-vous à créer cette symbiose, surtout avec leurs prises de bec ? 

(Rires). J’ai tellement joué avec eux que j’ai fini par les comprendre. Dans ce groupe, c’est bien de pouvoir parler, mais c’est dix fois mieux de pouvoir écouter. Paco, j’ai eu plus de cent dates avec lui. On s’est pris plusieurs fois la tête avant de nous comprendre. Aujourd’hui, nous n’avons même plus besoin de nous regarder pour communiquer. Avec Cheick Tidiane, c’est aussi pareil. Ils ont le même caractère, mais juste pas la même manière de parler. J’ai appris avec le temps à les sonder et voir quand il faut parler avec l’un ou l’autre. Mais le plus important, c’est d’être humble, et c’est ce qui fait le secret de notre réussite à tous les trois. Entre artistes, certaines choses sont normales.

À travers le trio, il y a autant le tableau musical que l’esprit social de l’Afrique de l’Ouest. Dans le jeu comme dans la tenue, vous forcez presque le rôle de petit frère pendant qu’ils adoptent cette désinvolture de l’âge. C’est à dessein ? 

Effectivement, ce sont toutes ces choses. Il y a même d’autres symboles. C’est un peu l’histoire de ces trois peuples. Cheik Tidiane Seck est Malien. Moi Wade, Sénégalais, et Paco vient de la Côte d’Ivoire. Ce trio est créé par Paris et est lié par tous ces lieux et leurs peuples. Et donc tout ce que ça concentre. Quand on assume nos caractères, c’est naturel de créer ce genre de rencontre et de collaboration. Ensuite, en dehors de la musique, nous nous fréquentons. Je vais chez Paco et mange chez lui. Je fréquente la maison de Cheick aussi. Eux, pareil chez moi. Pour moi, ce sont des tontons. Et je dois également avouer que ma rencontre avec les deux a été un tremplin pour ma carrière en France et à l’international.

Vous connaissant vous trois, il serait difficile de dire exactement quel genre musical vous jouez. Il n’y aurait pas, tout de même, un des deux dont vous vous approchez le plus ? 

C’est le genre «globalisation». C’est la musique du monde. C’est la liberté musicale. Nous avons joué tellement de choses que nous ne pouvons les circonscrire en un registre. Cheick Tidiane Seck a joué du pop, du rock, du jazz, de l’afrobeat, etc., Paco pareil. Moi aussi, j’ai eu l’opportunité de jouer avec plusieurs musiciens. Tout ceci crée un fourre-tout chez nous et une richesse musicale assez dense que nous devons partager. Quand on regarde bien, nous avons aussi fréquenté le même monde de musiciens. C’est vrai, je suis venu bien après et j’écoutais Cheick Tidiane Seck et Paco Séry quand j’avais 10 ans, au Sénégal. Je les ai aussi écouté à travers Salif Keïta, Hank Jones, Randy Weston, Sixun, Eddy Louiss, Joe Zawinul, … J’ai beaucoup appris en écoutant leur musique et je suis à l’aise en jouant leur répertoire et cette musique que nous sommes en train de créer.

C’est aussi surtout une tribune idéale pour la musique équitable que vous prônez depuis quelques années….  

Absolument. Et il faut dire que cette musique équitable dont je parle a été créée par ces messieurs déjà. Inconsciemment, ils l’avaient déjà créée depuis longtemps. Moi, j’ai juste continué en prenant le relai. C’est, d’après tout ce que je vous ai dit, la relève naturelle des choses.

Ne pensez-vous pas que le monde musical adopte de mieux en mieux cette musique équitable ? 

C’est le monde tout court qui l’adopte. C’est un tout. Le métissage est tellement insistant maintenant. Du coup, nous ne pouvons plus lutter contre ce brassage. Il ne nous reste qu’à nous adapter et nous obliger à trouver le confort là-dedans. C’est valable dans les sports, dans la cuisine, dans la musique, dans tout.

C’est aussi l’avenir du marché musical ? 

Oui. L’échange qui se passe aujourd’hui entre l’Afrique, l’Asie, l’Europe et les Amériques est juste incroyable. Et le continent africain est bien le socle de tout ça. Nous sommes partis en Europe avec nos valises remplies d’éducation, de cultures, de tout un tas de bagages. Nous sommes allés trouver les mêmes choses mais dans d’autres formes et cette rencontre a créé une nouvelle donne. Et c’est cette donne que nous composons avec cette musique équitable pour ensuite la remettre au monde.

Avec le recul, comment qualifiez-vous la touche que vous avez imprimée dans «Afrodeezia», l’album de Marcus Miller dans lequel vous aviez participé ? 

Hier, j’ai eu moins d’expérience qu’aujourd’hui. J’ai vu comment chacun de nous a communié avec l’autre. Je vous ai rencontré vous, les autres, les musiciens, j’ai même appris une autre manière de tenir ma guitare, etc. C’est clair que demain je ne me réveillerai pas de la même manière et j’aurai plus d’expérience qu’aujourd’hui et hier après la scène. C’est donc cela, j’ai aujourd’hui plus d’expérience qu’avant «Afrodeezia», après avoir joué et collaboré avec Marcus (Miller), vu comment il compose sa musique, comment il se comporte avec les gens, etc.

Mais vous, Alune, quelle a été votre touche dans «Afrodeezia» ? 

L’ «Afrodeezia» même. (Rires)

Alors, sideman pour combien de temps encore ?
Plus beaucoup maintenant, j’avoue. Des collaborations comme avec 368°, oui, j’en fais beaucoup plus. Il y a une semaine, j’ai joué avec Julia Sarr au (Festival) Jazz à Vienne et j’y étais sideman (musicien professionnel sollicité par plusieurs groupes -ndlr). C’est cela, maintenant je choisis les gens avec qui je joue.

Vous gardez encore le couteau de pain qui allait couper les cordes de votre guitare ? 

(Rires). Nooon, je ne l’ai plus. Mais, vous savez, je pense que ma mère a été une maman poule qui cherchait à protéger ses enfants, et surtout son fils aîné. C’est une génération qui a vu certains écarts avec les musiciens de leur époque, les années 1960-70, et n’ont pas du tout voulu de cette vie pour leurs enfants. C’est normal. En voulant couper les cordes de ma guitare et m’empêcher de jouer, elle cherchait à me sauver en fait. Elle n’avait pas envie de me voir dans cet univers qu’elle voyait sombre. Mon père avait une toute autre ouverture et était d’ailleurs dans cela (son papa dirigeait l’orchestre symphonique de l’Armée sénégalaise). Il avait une vision beaucoup plus éclectique que celle de ma maman qui était plus à la maison. Elle voulait elle un fils docteur, ministre, bref diplômé quoi.

Elle aimait tout de même la musique. Et votre papa était musicien. Quelles influences cette ambiance familiale a eues sur votre musique, aujourd’hui ? 

C’est simplement ce que je joue aujourd’hui. Je pense d’ailleurs que c’est Dakar qui est comme cela. Je ne sais pas les autres régions, mais ici, surtout quand on n’habite pas loin d’un marché, on écoute beaucoup de musique. On nous met Kassav, ensuite Youssou Ndour, Kanga Bongo Man, Omar Pène, etc. À la maison, j’écoutais Beethoven avec mon père au salon, avec ma maman c’était Kiné Lam et les autres, mes sœurs animaient avec Patrick Bruel et mes oncles avec Peter Tosh, Bob Marley, Miles Davis, etc. Du coup, on devient ce qu’on mange comme on devient ce qu’on écoute. Et dans mon cas, je joue ce que j’écoutais. Je pense qu’il n’y a pas un musicien qui est meilleur qu’un autre. On joue juste selon sa richesse musicale.

Quand je dis Habib Faye, qu’est-ce que le nom vous évoque ? 

Je pense à mon grand-frère d’abord, un maître. C’est le pionnier. Cette façon que nous avons de jouer la basse, c’est grâce à lui. C’était lui le gars qui a construit tout ceci. Je me rappelle, à la maison, je prenais le balai et feignais de jouer la basse sur la musique de Youssou Ndour. C’est vrai qu’il y a d’autres talentueux bassistes comme Moussa Diouf, Ibou Bâ, etc. Mais Habib Faye a plus eu l’opportunité, en jouant avec Youssou Ndour, de vulgariser son propre style. Un style qu’il a pris de Jaco Pastorius et qu’il a combiné avec les rythmes sénégalais. Il a été très intelligent et très tôt visionnaire. Ça, c’est ce qui a fait Habib, Habib le bassiste. Aujourd’hui, c’est même très réducteur de limiter Habib Faye à la guitare basse.

Des musiciens avec qui vous avez joué, qui est-ce qui vous a le plus marqué ? 

C’est l’homme avec qui j’ai joué pour la première fois, Ismaël Lô. C’est un tonton avec qui j’ai appris énormément de choses. J’ai fait 9 ans avec lui, à partir de mes 17 ans. J’étais son fils aîné. J’ai appris avec lui le professionnalisme, la discipline et la musicalité. Avec lui, il ne faut pas trop jouer plus qu’il n’en faut. C’est avec lui que je l’ai appris. Il ne faut pas être démonstratif quand le chanteur chante. Il faut rendre service à la musique et au ton. C’est Ismaël Lô qui m’a appris tout cela.

Interview réalisée par Mamadou Oumar KAMARA (Texte) & Mbacké BA (Photo)

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