Quand on n’a que la couleur pour s’exprimer

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Peut-on envoyer des messages politiques précis, sans paroles, en usant simplement des couleurs ? La tâche est plus facile pour les femmes que les hommes… D’Elizabeth II à Kamala Harris, en passant par l’inusable bleu des hommes politiques, florilège. Premier volet de notre série consacrée à la symbolique des couleurs dans la sphère politico-sociale.

L’anecdote restera dans les annales. Un an après le vote du Brexit par référendum en Grande-Bretagne, la reine Elizabeth II lit, en juin 2017 devant le Parlement, un discours préparé par le gouvernement sur les étapes de la sortie de l’Europe. Elle endosse pour l’occasion une veste du même bleu « reflex », mélange de cyan et de magenta, que le drapeau qui flotte à Bruxelles. Son chapeau assorti est piqué de fleurs bleues à boutons jaunes. Ce qui n’a pas manqué de faire jaser la twittosphère, qui y a vu une allusion aux étoiles du même drapeau européen.

La reine Elizabeth II devant le Parlement britannique, en juin 2017.
La reine Elizabeth II devant le Parlement britannique, en juin 2017. AFP – CARL COURT

La reine se serait-elle ainsi drapée dans une désapprobation muette du Brexit, parce qu’elle n’est pas censée commenter la politique de son pays ? C’est ce que tout le monde pense. À tort, selon le correspondant du journal Le Monde à Londres, Marc Roche, auteur d’une biographie sur Elizabeth II. Elle aurait plutôt voulu contrer les rumeurs la présentant comme favorable au Brexit, a-t-il expliqué, afin de rétablir l’équilibre et mieux rester dans son rôle neutre de personnage unificateur.

Du vert en Irlande, du blanc et du rose face à Trump

La couleur est souvent le message, pour une reine d’Angleterre qui en use à des fins diplomatiques. En 2011, lors de la première visite jamais faite par un monarque britannique en Irlande depuis la création de cette République, Elizabeth II arrive à Dublin en vert. Un coup d’éclat qu’il fallait oser : c’est l’une des trois couleurs du drapeau de l’ancienne colonie britannique, mais aussi la couleur du mouvement catholique de libération nationale de l’Ile d’Émeraude. Un « statement » en soi, qui s’inscrit dans le sillage l’accord de paix signé en 1998 et vise à clore des décennies de conflit.

Hillary Clinton, elle, s’habille en blanc lors de l’investiture de Donald Trump, son rival lors des élections de 2016. Aux États-Unis, la couleur de ralliement des suffragettes des années 1900 reste une référence bien connue : un hommage sans paroles aux militantes du droit de vote des femmes, qui voulaient donner avec le blanc une image de « pureté et de vertu » à leur combat. Aux antipodes, donc, des propos sexistes tenus par Donald Trump lors d’une émission de télévision en 2005, et qui avaient refait surface durant la campagne.

Cette petite phrase, « Grab’m by the pussy » (« Attrapez-les par la chatte ») avait provoqué une marée rose à Washington : une déferlante de « pussy hats », des bonnets roses à oreilles de chat portés par des milliers de femmes, a marqué une forte opposition à Trump dès le lendemain de son investiture, le 21 janvier 2017. Souvent tricoté maison, le nouveau signe de ralliement n’a cependant duré qu’une saison.

Toutes les nuances de violet à l’investiture de Joe Biden

Aux États-Unis encore, les femmes les plus puissantes de la galaxie démocrate se sont présentées en violet à l’investiture du président Joe Biden, le 20 janvier 2021. Chacune a arboré une nuance différente, mauve pour Hillary Clinton, pourpre chez Michelle Obama, aubergine pour la sénatrice Elizabeth Warren et un violet franc choisi par la vice-présidente Kamala Harris.

Aucune référence ici à la couleur phare des hippies dans les années 1970, ou aux soutanes des évêques anglicans. Le mélange de bleu (couleur des démocrates) et de rouge (républicains) symbolise d’abord et avant tout le bipartisme aux États-Unis – et par extension, la démocratie.

Le violet, qui était aussi la couleur du masque de l’ancien président républicain George Bush ce jour-là, était des plus « raccord » avec le discours d’unité prononcé par Joe Biden. Une façon de tourner la page, après les violences traversées moins de deux semaines plus tôt, lors de l’invasion du Capitole par les partisans de Donald Trump, mauvais perdant des élections.

L’usage du bleu chez les hommes de pouvoir

Du foulard vert des militantes pro-avortement en Argentine au drapeau noir des anarchistes du XIXe, en passant par les gilets jaunes de la France de 2018, les couleurs servent aussi de moyen d’expression aux mouvements sociaux.

Qu’en est-il des hommes de pouvoir, qui ne peuvent guère s’autoriser les fantaisies colorées de la reine d’Angleterre ? Le choix semble pour eux des plus limités. Philippe Perdrix, ancien journaliste et associé fondateur de l’agence de communication 35° Nord, revient sur les raisons du succès de l’inusable costume bleu : « Le bleu renvoie à l’espoir, au ciel, à l’horizon, et il est préféré au costume noir qui a un côté austère, voire mortuaire, surtout s’il n’est pas parfaitement taillé, soit un peu trop “fashion” s’il est au contraire très ajusté. Le noir, très institutionnel, met également de la distance, tandis que le bleu instaure une proximité tout en préservant le côté statutaire du candidat. Un bleu soutenu, c’est toujours beau sur une photo. Le gris, c’est tout de suite moins bon ».

Et de faire remarquer que le président français ne sort plus qu’en costume gris depuis quelques semaines, comme si « l’on voulait le vieillir, l’installer comme président posé, avec de la bouteille. Le gris n’est pas porté au hasard ! Il envoie le message d’un homme sérieux, quitte à être ennuyeux, pour gommer l’image d’un président jeune et disruptif ».

Quid du grand boubou et de toutes ses possibilités de couleurs pour les candidats en Afrique de l’Ouest ? Philippe Perdrix, qui a supervisé la communication de feu Soumaïla Cissé durant sa campagne à l’élection présidentielle de 2018 au Mali, lui a conseillé de privilégier la tenue traditionnelle.

Soumaïla Cissé, en tenue traditionnelle, dans un bureau de vote de Niafounke, lors de la présidentielle au Mali en 2018.
Soumaïla Cissé, en tenue traditionnelle, dans un bureau de vote de Niafounke, lors de la présidentielle au Mali en 2018. STR / AFP

« Le grand boubou en bazin blanc – symbole de pureté – reste la tenue la plus prestigieuse au Mali dans les grandes occasions ». Chaque pays a sa particularité, souligne le communicant. « Au Mali, on fait surtout campagne en tenue traditionnelle, mais moins en Côte d’Ivoire et pas du tout en République démocratique du Congo, par exemple ».

Le bleu indigo des grands boubous du Sénégal aurait-il déteint sur les costumes des ministres et du président ? Il domine, en tout cas, sur la photo officielle du gouvernement, les seules petites taches de couleurs étant celles des robes de ces dames.

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