Transition politique en Libye: «Non seulement il n’y a pas d’avancées, mais il y a un recul»

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En Libye, des élections présidentielles et parlementaires sont censées se tenir le 24 décembre prochain. Mais ce calendrier semble avoir du plomb dans l’aile. L’unification des institutions est au point mort. Les combattants étrangers sont toujours présents dans le pays. Après la signature d’un cessez-le-feu en novembre, l’espoir suscité par l’installation en mars d’un gouvernement transitoire semble avoir fait long feu. Comme nous l’explique ce matin le chercheur Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye au sein du think tank Global Initiative. Il est l’invité de Pierre Firtion.

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Cela fait près de 5 mois qu’un gouvernement transitoire a été installé en Libye. L’une de ses missions est d’unifier les institutions. Quel bilan tirer de ces premiers mois d’action ?

Jalel Harchaoui : Il y a eu un démarrage sur les chapeaux de roues, très prometteur, le 10 mars, avec l’approbation relativement massive et sérieuse du Parlement. Et on pensait que c’était le début d’une histoire plutôt positive. On allait avoir comme ça une unification du ministère de l’Intérieur, du ministère de la Justice, du ministère des Finances, du ministère de la Défense. Non seulement, il n’y a pas d’avancée, mais il y a un recul. Il y a un ministère des Finances par exemple qui se comporte de manière indépendante à l’Est, toujours. Il n’y a toujours pas d’unification bancaire.

Justement l’unification des institutions a visiblement du mal à avancer. L’émissaire des Nations unies pour la Libye, Jan Kubis, a jugé mi-juillet que le pays était dans une « impasse » politique, sécuritaire et budgétaire…

Oui. Et il doit le savoir, puisqu’il n’a pas fait grand-chose en termes d’énergie, en termes de dynamisme. Jan Kubis s’est avéré quand même très décevant par rapport à ses prédécesseurs. Effectivement, il a raison techniquement sur le fait que sécuritairement, il y a toujours ce gros problème de l’absence de ministère de la Défense. Il n’y a pas d’unification qui est en train de se faire au niveau des armées est et ouest. Il y a surtout l’impasse dans l’univers bancaire. Stephanie Williams justement, la prédécesseuse de Jan Kubis, avait beaucoup œuvré vers l’unification bancaire, mais rien n’a été fait ces derniers mois dans ce sens-là.

L’un des autres problèmes auquel le pays reste confronté, c’est la présence sur son sol de combattants étrangers dont on évalue le nombre à plus de 20 000. En juin, la conférence de Berlin avait appelé toutes les forces étrangères et les mercenaires à se retirer sans délai. Sans grand succès. Comment parvenir à régler ce problème ?

D’abord, je parlerais plus d’absence de tentative que d’une absence de succès. Les États étrangers n’ont pas vraiment essayer. Par exemple, les statistiques que vous avez dites sont justes, à peu près 20 000 en tout, elles n’ont jamais été décomposées en différentes nationalités. Ce qui permettrait de commencer à exercer une vraie pression et à mesurer les différentes avancées, si avancées il y a et ainsi de suite. Et cela, même les Etats-Unis d’Amérique refusent. Pourquoi ? Parce qu’on ne veut pas trop gêner dans les faits les différentes ingérences étrangères. Donc, il n’y a pas vraiment une tentative sérieuse. Maintenant, est-ce que c’est un des plus gros problèmes en Libye aujourd’hui ? Je ne pense pas. Je ne dis pas que c’est une bonne chose. C’est toujours le rappel du fait que la souveraineté libyenne est violée de manière journalière, et c’est très embêtant. Mais disons que la Libye a des problèmes plus urgents que celui-ci qui reste complètement irrésolu.

Dans ce contexte, les élections présidentielles et parlementaires, qui sont prévues le 24 décembre prochain, peuvent-elles se tenir ? Certains semblent en douter aujourd’hui…

Il y a plusieurs problèmes. D’abord, il y a le problème au niveau j’allais dire juridique, puisqu’il n’y a pas de base constitutionnelle. Par exemple, le poste de président dont on parle tant n’existe pas. Il faut qu’il existe avant les élections. Il y a un autre problème aussi, c’est le fait qu’on dit souvent sur le papier qu’elles sont censées être libres et équitables. Personne n’a résolu ce problème-là. Donc l’atmosphère qui règne par exemple sous le maréchal [Khalifa] Haftar, je ne dis pas que le reste est idyllique, mais ce problème-là du maréchal [Khalifa] Haftar reste total. C’est que l’atmosphère qui règne n’est pas une atmosphère de liberté, et certainement pas une atmosphère de pluralisme. Donc, le jour J, on risque d’avoir des statistiques de victoire du style d’Abdel Fattah al-Sissi ou de Bachar el-Assad, c’est-à-dire 99% pour le maréchal [Khalifa] Haftar, s’il se présente.

C’est pour cette raison que le pouvoir ne semble pas vraiment mobilisé sur cette question des élections ?

Oui. Pour résumer, je dirais que le Premier ministre actuel, Abdel Hamid Dbeibah, est très intéressé à trainer la savate. Et du côté du maréchal Haftar, c’est un excès qui va exactement dans le sens inverse, c’est-à-dire qu’il veut à tout prix les élections. Il veut qu’on autorise les officiers militaires à se porter candidats sans se détacher de leur rôle militaire, c’est-à-dire qu’ils peuvent utiliser leur poste comme une menace contre les électeurs, soyons francs. Et en plus de ça, il dit : ‘je suis tellement inquiet que Tripoli ne soit pas enthousiaste par rapport aux élections que je vais, de toute façon, former mon gouvernement intérimaire d’ici décembre, puisque de toute façon, j’ai compris que les élections ne vont pas avoir lieu, et donc je vais faire preuve aussi de mauvaise foi’. Et redémarrer ce processus de partition de la Libye qui est très grave. Donc, vous voyez comment le thème des élections est instrumentalisé par les deux camps.

Dans ce contexte toujours très agité, Saïf al-Islam, le fils cadet de Mouammar Kadhafi, a refait surface après 4 ans de silence. Il envisage de se présenter à la prochaine présidentielle. Sa candidature vous paraît-elle crédible alors que la Cour pénale internationale (CPI) a lancé un mandat d’arrêt contre lui ?

La CPI n’est pas le principal problème de Saïf al-Islam. Son principal problème est d’abord qu’il est complétement isolé, déconnecté de la réalité, et surtout il rappelle une réalité qui a précédé 2011 où il était finalement à maints égards un ennemi du régime. Aujourd’hui, il se présente comme le porte-drapeau du kadhafisme, mais les Libyens se rappellent, et surtout les nostalgiques de l’ère 1969-2011 se souviennent que c’est un mensonge. Il faut avoir du souffle, il faut avoir de l’endurance pour gagner ces élections. Je ne pense pas que Saïf al-Islam soit suffisamment solide ou suffisamment sérieux et qu’il rappelle suffisamment de bons souvenirs aux Libyens pour représenter ce champion qu’il se prétend être.

source rfi

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